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UNIVERSITE INTER-AGES DU DAUPHINE
COURS D'ECONOMIE DE MONSIEUR
JEAN-MARIE MARTIN-AMOUROUX
3.3. Une circulation de capitaux de moins en moins maîtrisable
Tels que rédigés à Bretton Woods, les statuts du FMI autorisaient (article VI) le contrôle des mouvements de capitaux par les États. Mais ces derniers n'ont pas été capables de prévenir les principaux dysfonctionnements à l'origine d'une globalisation financière qui a progressé par sauts :
- l'émergence du marché des eurodollars au cours des années 1960
- le recyclage des pétrodollars à partir des années 1970 et la dette des pays en développement
- l'endettement massif des États-Unis des années 1980.
3.3.1. Gonflement du marché des « eurodollars »
A l'origine, les « eurodollars » étaient des dollars détenus par des banques européennes, depuis que Joseph Staline, à l'époque de la guerre de Corée avait donné l'ordre aux banques britanniques de conserver en dollars les avoirs de l'URSS par crainte de les voir bloqués aux États-Unis[1]. Par la suite, ont été appelés « eurodollars », tous les dollars détenus ou émis hors des États-Unis (et, par extension, « eurodevises » toute monnaie émise hors de son pays d'origine : par exemple des obligations libellées en euro ou en dollar émises au Japon).
C'est au cours de la deuxième moitié des années 1960 que ce marché a commencé à gonfler sous l'effet du déficit croissant de la balance étasunienne des capitaux imputable :
- aux investissements massifs des firmes US en Europe notamment ;
- au financement de la guerre du Vietnam ;
- au plafonnement des taux d'intérêt aux Etats-Unis qui décourage les dépôts dans ce pays et encourage les prêts à l'étranger ;
- à la taxe de 1963 sur les emprunts des non-résidents (Interest Equalizing Tax) qui incite les filiales des banques américaines à l'étranger à développer leurs prêts qui échappent à la taxe.
Cette activité se développe d'autant plus vite (prêts aux entreprises, comme EDF en France, ou aux gouvernements) qu'elle échappe à toute régulation :
- celle de la FED puisque les banques sont installées à l'étranger ;
- celle des banques centrales des pays d'accueil puisqu'il s'agit de banques US.
De fait, ces banques, sans obligation de réserves obligatoires, peuvent prêter à des conditions avantageuses. Les crédits créant les dépôts, elles créent des dollars : la masse des « eurodollars » qui ne dépassait pas quelques milliards au milieu des années 1960, saute de 195 le 1er janvier 1971 à 1 500 fin 1982. Entre ces deux dates, les chocs pétroliers.
3.3.2. Recyclage des « pétrodollars »
Bref rappel[2] : entre 1970 et 1973, la demande de pétrole adressée à l'OPEP passe de 20,2 à 27,5 Mbj sous l'effet
- d'une forte croissance de la demande des pays de l'OCDE
- d'un faible développement de la production NOPEP, notamment aux États-Unis
d'où des tensions en particulier sur l'Arabie Saoudite dont les exportations montent de 3,2 à 7,0 Mbj au cours de la même période, soit un taux d'utilisation des capacités proche de 100%. Sur un fond de lutte menée depuis plusieurs années par le Venezuela, la Libye, l'Algérie et l'Irak qui veulent obtenir une hausse des prix, et sans doute avec un appui des États-Unis à l'Arabie, l'OPEP augmente unilatéralement le prix de l'Arabian Light de 2,989 $ à 5,119 $/b, le 16 octobre 1973. Peu après, la décision de l'OAPEP de réduire sa production par solidarité avec l'Égypte et la Syrie en guerre contre Israël depuis le 6 octobre, fait flamber les prix spot jusqu'à 19,35 $/b, justifiant la nouvelle augmentation du prix officiel à 11,651 $/b. Parallèlement, le « prélèvement » du pays producteur saute de 41% en 1970 à 87% en 1974. Et ce n'est pas fini, puisqu'en octobre 1978 commence la grande grève iranienne destinée à renverser le shah, les prix spot flambent, l'OPEP se divise pour finalement s'entendre sur un nouveau prix officiel de 34 $/b en octobre 1981.
Entre 1973 et 1985, le cumul des recettes pétrolières dépasse 2 000 G$ mais le surplus cumulé des échanges courants de l'OPEP (excédents de leurs exportations sur leurs importations) est plutôt de l'ordre de 400 G$. Ce sont ces surplus que l'on appelle « pétrodollars ». Ils ont été placés :
- pour 50% en dépôts liquides, dont 80% en dollars, dans des « eurobanque » qui les ont transformés en crédits à moyen et long terme aux pays en développement et à quelques pays de l'Est ;
- pour 50% en placements dans les pays de l'OCDE sous forme d'achats d'actifs mobiliers et immobiliers.
L'attrait d'une telle manne a provoqué une farouche concurrence entre les banques pour capter les dépôts et trouver des placements, notamment dans les pays en développement dotés de grandes richesses naturelles. Le recyclage des « pétrodollars » n'a donc pas donné que de bons résultats (gaspillages ou fuites de capitaux de l'Irak, du Nigeria ou de l'Argentine), d'autant qu'il a court-circuité l'action de la Banque Mondiale dont la surveillance n'a pas toujours été inutile. Ce recyclage est même devenu catastrophique lorsque, en 1981, les États -Unis ont commencé à relever leurs taux d'intérêt pour lutter contre l'inflation (de 0,5% entre 1972 et 1980 à 9% en 1983), d'où l'alourdissement du poids des dettes et le marasme de nombreux pays en développement. En août 1982, le Mexique ouvre la longue liste des pays défaillants.
3.3.3. Endettement massif des États-Unis
La conjonction de taux d'intérêt élevé et d'un énorme déficit des comptes publics voulu par Ronald Reagan (de 0,5 à 3,5% du PIB entre 1980 et 1986) fait des États-Unis le premier pôle débiteur des marchés financiers mondiaux. L'Allemagne et le Japon remplace l'OPEP comme pourvoyeur de fonds. Aux « eurocrédits » des années 1970 succède la finance directe (financement par émission et placement de titres sur les marchés financiers). C'est dans ce contexte qu'est inventée la titrisation qui va avoir de beaux jours devant elle[3].
Cette situation n'aurait pas pu durer plus de quelques années si le SMI n'avait autorisé les Etats-Unis à s'affranchir de toute règle. Le régime des changes flexibles et de l'étalon-dollar leur a permis de se livrer à une débauche de crédits, de dettes et de déficits à travers lesquels
- ils ont drainé les ¾ de l'épargne mondiale : entre 1972 et 2007, les déficits cumulés de la balance courante américaine ont atteints 8 380 G$ ; « C'est comme si les Etats-Unis avaient eu dans leurs mains la pierre philosophale » (Edouard Husson et Palma Norman) ;
- ce parce que le dollar est la devise de référence dans la composition des réserves des banques centrales, sur le marché des changes, sur celui du pétrole et des métaux ;
- « C'est du blanchiment d'argent. Nous empruntons de l'argent à la Chine pour l'expédier en Arabie saoudite et prenons au passage de quoi remplir les réservoirs de nos automobiles » commente Thomas Friedman, éditorialiste du New York Times[4].
Peut-on changer un tel système ? Des voix s'élèvent, ici et là, en faveur d'une nouvelle monnaie internationale, mais aucune proposition n'a des chances d'aboutir en l'état actuel des choses.
[1] Albertini Jean-Marie. Les nouveaux rouages, op. cit, p. 187
[2] Chevallier Agnès. Le pétrole. Paris : La Découverte, 1986, 128p (pp. 43-45).
[3] On trouve une étude très fouillée de ces évènements in Bourguinat Henri. L'économie mondiale à découvert. Paris : Calmann-Lévy,, 1985, 270 p (pp. 111-143)
[4] Cité par Pierre-Antoine Delhommais in Le Monde 22-23. 03.09).