Partager l'article ! 32. Le système monétaire international ne résiste pas à l'essor des échanges de marchandises et de capitaux: Impossible de commercer e ...

UNIVERSITE INTER-AGES DU DAUPHINE
COURS D'ECONOMIE DE MONSIEUR
JEAN-MARIE MARTIN-AMOUROUX
Impossible de commercer entre pays si l'on ne dispose pas d'un bon système monétaire international, car il ne sert à rien de vendre si l'on ne peut pas se faire payer en monnaie reconnue par tous et disponible en quantité suffisante. La question est plus difficile à régler au plan international que national puisqu'il n'existe pas, à ce niveau, de pouvoir politique garantissant la valeur d'une monnaie mondiale. On a donc besoin d'un système monétaire international (SMI) dont les caractéristiques ont varié au cours du temps.
3.2.1. La « belle époque » de l'étalon-or (gold-standard)
Jusqu'au XIXe siècle, le solde des échanges entre deux pays était réglé en pièces d'or ou d'argent, système qui avait plusieurs inconvénients
- d'incessantes variations de valeur entre les deux métaux, notamment parce que la « mauvaise monnaie chassait la bonne » ;
- de difficiles problèmes de transfert liés au poids des moyens de paiement et à l'insécurité des transports[1].
Suite à de multiples péripéties monétaires et à de longs débats, l'Angleterre revient en 1824 à la convertibilité en or de sa monnaie sur la base fixée en 1717 par Sir Isaac Newton à £3 17s 101/2d par once troy à 9 carats de fin[2], valeur qui sera conservée jusqu'en 1931 ! D'autres pays, comme la France ayant conservé le bi-métallisme, plusieurs conférences internationales (1857, 1867, 1878) sont nécessaires pour arriver à l'adoption de l'étalon-or qui repose sur la convertibilité en or, interne et externe, de toutes les monnaies des pays se livrant à des échanges. Ce système présente un double avantage :
- grâce à la libre circulation de l'or entre les pays, il assure la stabilité des taux de change ;
- mais aussi l'équilibre automatique des balances des paiements, selon le mécanisme suivant : si la France avait un déficit commercial à l'égard de l'Angleterre, elle devait acheter des livres sterling pour le régler ; cet achat provoquait la baisse de valeur du franc ; les importateurs français, plutôt que de payer leurs fournisseurs anglais avec des livres payées plus cher, pouvaient préférer les payer en or à la parité officielle ; cette sortie d'or entraînait en France une diminution de la masse monétaire, donc une baisse des prix qui contribuait au rétablissement de l'équilibre commercial ; le mécanisme jouait en sens inverse en cas d'excédent commercial.
Dans les faits, ce n'est pas l'or mais la livre sterling qui a servi au règlement des soldes des échanges pour une raison simple : les banquiers de la City en accordant des crédits à des étrangers, créaient de la monnaie scripturale en livres sterling qui était transférée d'un compte à un autre et qui assurait les règlements internationaux. L'étalon or (gold-standard) s'est progressivement transformé en étalon de change-or (gold-exchange standard) . On a cependant continué à parler d'étalon-or parce que c'est bien de l'or que les banques centrales conservaient comme monnaie de réserve, les livres sterling ne constituant qu'un fond de roulement pour les opérations courantes. En 1914, 85% des échanges mondiaux étaient réglés en livres sterling, lorsque la déclaration de guerre a conduit à suspendre la convertibilité-or et à instaurer le cours forcé des billets.
3.2.2. L'impossible retour à l'étalon de change-or
Au lendemain de la Première Guerre Mondiale, le rapport de force entre Royaume-Uni et États-Unis a changé : d'un côté, nombre d'exportateurs demandent à être payés en dollars ; de l'autre, la livre sterling inspire de moins en moins confiance. Ce désordre international contribue à la survenue de la grande crise, par la surévaluation des monnaies qui provoque une forte instabilité des changes et des dévaluations compétitives. Une solution internationale est recherchée lors d'un sommet à Londres en juin 1933, mais l'échec de ce dernier signe l'arrêt de mort du système monétaire international. Le retour à l'étalon de change-or étant exclu, une stabilisation des taux de change entre Royaume-Uni, Etats-Unis et France est recherchée sur la base de droits de tirage. D'abord rejetés, ils seront réintroduits en 1936, après la dévaluation du franc, sous la forme de crédits croisés entre les Fonds de stabilisation des changes des 3 pays. A partir de là, sauve qui peut. Le Royaume-Uni se recentre sur sa zone sterling. Les pays du bloc or conduits par la France s'engluent dans la déflation. L'Allemagne et l'Italie choisissent d'étatiser leur économie. Les États-Unis se lancent dans le New Deal. Peu après la guerre mondiale gèle tout.
3.2.3. Tentative de reconstruire un SMI à Bretton Wood
C'est à la reconstruction d'un système monétaire permettant le règlement des transactions internationales que s'attèlent les 45 pays réunis dans la petite ville de Bretton Woods (New Hampshire) le 1er juillet 1944, à l'initiative des Etats-Unis, qui, « avec leur sol épargné par les opérations et des pertes très inférieures à celles de leurs alliés comme de leurs ennemis, ne pouvaient pas ne pas faire figure de leader, de garant, de fournisseur et de banquier du nouvel ordre mondial »[3]. La délégation des Etats-Unis est conduite par Henry Morgenthau, secrétaire au Trésor, celle de la France par Pierre Mendès France.
Deux théoriciens de l'économie se sont affrontés dans sa préparation[4].
- Le plus connu est l'Anglais John Maynard Keynes qui veut se défaire de l'or, assimilé à la déflation, et qui veut créer une banque des banques centrales appelée « Chambre internationale de compensation » qui gérerait une monnaie de compte internationale, le Bancor inconvertible en or afin d'obliger les pays excédentaires à réduire leur surplus ; la Chambre fournirait en outre aux pays en déficit des fonds nécessaires à leur redressement[5].
- En face, un Américain, beaucoup moins connu, Harry Dexter White, d'origine lituanienne qui avait soutenu sa thèse en France en 1930. Inspiré par les travaux du Suédois Gustav Cassel sur la parité des pouvoirs d'achat (PPA), il veut construire un mécanisme assurant l'équilibre des balances des paiements courants comme le faisait l'étalon-or tout en évitant le biais déflationniste de ce dernier. Dans ce but, il défend le principe de changes fixes et ajustables référencés sur l'or dont les ajustements de parité seront négociés. Il propose aussi de créer un « Fonds de stabilisation des Nations Unies et associés », doté d'un capital de 5 G$, qui octroiera des crédits aux pays qui veulent défendre leur monnaie, et une « Banque pour la reconstruction et le développement » (BIRD) pour financer la reconstruction des pays détruits[6].
Les deux plans ont des objectifs communs (stabiliser les taux de change, rétablir la libre convertibilité des monnaies, encourager le développement des échanges), mais ils diffèrent sur les modes de financement (les Américains redoutent que le plan Keynes débouche sur un endettement illimité des pays en déficit) et sur les modes d'ajustement (Keynes veut obliger les pays excédentaires à accroître leurs importations tandis que White veut forcer les déficitaires à réduire leurs importations). Neuf réunions bilatérales n'ayant pas permis de trouver un accord, le plan White, raconte-on, sera entériné par Winston Churchill et Roosevelt « autour d'un verre de brandy ».
Le nouveau système monétaire international est construit sur l'engagement de tous les participants à respecter des règles précises sous la surveillance d'un nouvel organisme, le Fonds Monétaire International (FMI) qui passera de 44 à 150 membres.
- C'est un système de change fixe puisque chaque monnaie a une parité officielle déclarée au FMI, définie par rapport à l'or ou par rapport au dollar, lui-même défini en or (35 $/once d'or, comme en 1933) ;
- Les Etats-Unis étant les seuls à accepter la convertibilité de leur monnaie en or, les autres sont tenus de maintenir fixe leur parité par rapport au dollar déclaré as good as gold.
- Ils disposent simplement d'une marge de fluctuation de 1% ce qui signifie que les banques centrales doivent intervenir lorsque la parité de leur monnaie varie de + ou – 1%.
- Ces parités ne peuvent être modifiées qu'à titre exceptionnel avec l'accord du FMI lorsque la dévaluation est le seul moyen pour corriger le déséquilibre structurel de la balance des paiements d'un pays.
- Si le déséquilibre n'est que temporaire, les pays peuvent demander à bénéficier de crédits particuliers dits droits de tirage spéciaux (DTS), créés par le FMI à partir de quote-parts, constituées pour ¼ en or et pour 3/4 en monnaie nationale, qu'apporte chaque pays ; les DTS ne sont pas une véritable monnaie (on ne peut rien acheter avec eux) mais ils permettent une création monétaire internationale, sous forme de devises que le bénéficiaire ne remboursera pas entièrement.
- La BIRD est mise sur pied avec un capital apporté par les États membres qui ne sont tenus de verser que 20%, le reste pouvant être appelé à tout moment si la Banque en a besoin.
3.2.4. De la fixité à l'instabilité des taux de change
Dans le contexte de l'après-guerre, du Plan Marshall, de la toute puissance des Etats-Unis face à des économies à reconstruire, le système de Bretton Wood devient rapidement un système basé sur l'étalon dollar qui fonctionne d'autant mieux qu'en 1949 les États-Unis ont accepté une importante dévaluation des autres monnaies et qu'entre 1948 et 1957 les membres du FMI ont adopté des parités fixes et rendu leurs monnaies convertibles. De fait, pendant 25 ans (1945-1970), l'économie mondiale a bénéficié d'une forte stabilité des monnaies qui a contribué à son expansion.
Pourquoi, au cours des années 1960, les choses ont-elles commencer à se gâter ? Des évolutions complexes se sont entremêlées dont l'analyse exigerait de longs développements. Tenons-nous en à l'essentiel :
- initialement, le déficit chronique de la balance des paiements des États-Unis n'inspirent pas de crainte, car il est interprété comme le reflet d'une demande de dollars par les banques centrales européennes désireuses de se constituer des réserves ;
- peu à peu, inflation aux Etats-Unis aidant, cette confiance s'érode : les demandes de conversion des dollars en or se multiplient, les stocks de Fort Knox fondent comme neige au soleil (de 650 millions d' onces en 1957 à environ 300 en 1967), les capitaux quittent le territoire des Etats-Unis ;
- en outre, en raison du développement des marchés financiers internationaux, les changes fixes sont de plus en plus attaqués, notamment par les monétaristes comme Milton Friedman qui recommande de leur substituer des changes flottants ; avec des capitaux de toute origine à la recherche du meilleur rendement, les attaques spéculatives, prévient-il, vont se multiplier ;
- c'est exactement ce qui se passe à partir de 1967 obligeant les banques centrales (Royaume-Uni, France, Allemagne) à dévaluer et à acheter d'énormes quantités de dollar pour défendre la monnaie-étalon.
Résultat : lorsqu'en août 1971, la France et la Belgique demandent aux États-Unis la conversion en or de leurs avoirs en dollars, le président Richard Nixon leur répond en suspendant la libre convertibilité du dollar en or. Toutes les tentatives pour sauver le système échouent. En 1973, le prix de l'or flotte librement, les taux de change ne sont plus fixes en dollar et Bretton Wood a vécu.
A partir de cette date, les taux de change devenus des objets de spéculation divergent de plus en plus (voir graphique J.M. Albertini, p. 133).
Quelles ont été les raisons de cet échec[7] ? On les trouve dans le triangle d'incompatibilité de la politique monétaire qui, face à des capitaux libres de circuler d'une place financière à l'autre en fonction des rendements offerts, était contrainte de choisir entre
- la libre fixation du taux de change pour assurer l'équilibre des échanges extérieurs, d'où une incertitude accrue sur les prix des échanges ;
- l'ajustement des comptes extérieurs par les variables réelles (demande, activité, emploi) puisque l'on se prive du taux d'intérêt pour agir sur elles.
Finalement, « la relative stabilité des taux de change observée dans les années 1950 et 1960 correspond à une phase très particulière de l'histoire financière : celle de la prépondérance d'un système de financement international public et de la répression organisée de la finance privée. De façon significative, elle est contemporaine de l'apogée de l'État-providence dans la plupart des démocraties occidentales, autrement dit d'un système où la logique de marché est encadrée par les interventions publiques ». Il s'agissait de la transposition au plan externe des principes de l'Etat keynésien au plan interne. Mais en l'absence d'institutions disposant de pouvoirs comparables à ceux de l'État national (le FMI n'a jamais fait autre chose que ce que voulaient ses membres), le financement international reposait uniquement sur le leadership des États-Unis.
[1] Kindleberger Charles. Histoire financière de l'Europe occidentale. Paris : Economica, 1990, 704 p, (pp. 79.100)
[2] 1 livre valait 20 shillings de 12 pence ; une once valait 28,349 grammes ; troy signifie « pesé »
[3] Fontaine André. Le monde d'après la réunion du G20 à Londres. Le Monde, 23.04.09.
[4] Lenain Patrick. Le FMI. Paris : La Découverte, 1993, 128 p.
[5] Solution qu'il préconisait déjà en 1930 dans son Traité sur la monnaie.
[6] Daniel Jean-Marc. Harry Dexter White, l'homme de Bretton Woods. Le Monde, 07.04.09.
[7] Adda Jacques. La mondialisation, tome 1, op. cit, pp. 102-104