Dimanche 31 janvier 2010 7 31 /01 /Jan /2010 15:50

Les échanges commerciaux entre pays remontent à la nuit des temps (cf. par exemple, le rôle des marchands phéniciens dans la Méditerranée d'avant notre ère), mais ils se sont envolés au XVIIIe siècle  avec la montée en puissance de la Grande Bretagne dominant toutes les mers du monde . Le XIXe sera le siècle de l'essor des échanges internationaux, de l'essaimage des capitaux et des techniques européennes sur tous les continents. A l'appui de cette évolution, la théorie et la pratique du libre échange.

 

La plupart des économistes l'ont défendu, surtout depuis Adam Smith (1723-1790) et David Ricardo (1772-1823), pères de l'économie politique classique. Comment la justifient-ils ? Quelles en ont été les pratiques dans les politiques des États par la suite ?

 

3.1.1. Les fondements théoriques du libre échange

 

Alors que les mercantilistes considéraient le commerce international comme un affrontement dans lequel un pays gagnait ce que l'autre perdait, Adam Smith, dans les « Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations » (1776) soutient qu'il profite à tous les partenaires. Son argumentation, cependant, s'en tient à l'idée d'une spécialisation en fonction des avantages absolus : chaque pays a avantage à se spécialiser dans l'activité où son coût de production (en heures de travail) est plus faible que dans les autres pays avec lesquels il peut commercer. Chacun produisant plus au moindre coût, la demande pourra s'élever et le niveau de vie de tous les pays s'améliorer.

 

 Quelques décennies plus tard, David Ricardo dans ses « Principes de l'économie politique et de l'impôt » (1817) est allé  plus loin en  démontrant que la division du travail de Smith était avantageuse même lorsqu'un pays avait des coûts absolus plus faibles dans  toutes ses productions. Pour ce faire, il s'appuie sur le principe des coûts ou des  avantages comparatifs[1].

 

En simplifiant, on peut l'énoncer de la façon suivante[2] :

-         contrairement aux échanges usuels qui s'effectuent entre des particuliers, les échangent internationaux s'opèrent entre des nations au sein desquelles les capitaux peuvent se déplacer sans entraves ; en revanche, ce déplacement est  exclu entre les nations car, à l'époque de Ricardo, capitaux et capitalistes sont indissociables, or ces derniers répugnent, autant que les travailleurs, à quitter leur pays ; chaque nation est donc caractérisée par l'immobilité de ses facteurs de production, lesquels expliquent quels sont les biens produits, les biens importés (demandés mais non produits) et exportés (produits au delà de la demande nationale) ;

-         si les facteurs de production étaient identiques dans tous les pays, il n'y aurait rien à échanger ;

-         s'ils sont différents, l'échange est avantageux car la situation de chaque nation va s'améliorer en passant de l'autarcie à l'économie ouverte ;

-         cette amélioration vient du fait que ce qui compte ce sont les différences relatives entre les conditions de production des divers biens, lesquelles sont définies par leur coût d'opportunité[3] ;

-         dès lors, en sacrifiant la production d'un bien, chaque nation accroit dans des proportions différentes la production d'un autre bien ;

-         chacune a donc intérêt à se spécialiser dans la production du bien qu'elle peut obtenir relativement avec plus d'efficacité que l'autre ;

-         si les nations échangent sur la base de ce principe de spécialisation, elles sont toutes gagnantes au sens de disposer d'une quantité de biens plus importante que celle dont elles disposeraient sans échange.

 

L'exemple développé par Ricardo est resté célèbre : Portugal et Angleterre, cela va de soi ont intérêt à échanger du vin contre des draps car chacun a un avantage absolu dans l'une des productions (Smith) ; mais le Portugal a encore intérêt à se spécialiser dans la production de vin et l'Angleterre dans celle de drap même si  le Portugal produit, avec moins d'heures de travail, aussi bien les draps que le vin. Démonstration[4] : si, avec un nombre identique d'heures de travail, on peut produire

-         5 mètres de drap et 100 litres de vin en Angleterre

-         10 mètres de drap et 300 litres de vin au Portugal

la spécialisation reste avantageuse car

-         l'Angleterre, avec 5 mètres de drap vendus au Portugal, obtiendra 150 litres de vin portugais, au lieu de 100 chez elle ;

-         le Portugal, avec 300 litres de vin vendus en Angleterre, obtiendra 15 mètres de drap anglais, au lieu de 10 chez lui.

 

Inutile de préciser que cette justification théorique du libre échange à soulevé des montagnes de débats, notamment lorsque ses tenants lui ont ajouté d'autres avantages :

-         la concurrence entre les nations stimule les innovations et réduit les situations rentières ;

-         la spécialisation des entreprises favorise les économies d'échelle, donc la baisse des coûts de production ;

-         l'échange extérieur limite les tensions inflationnistes en permettant de faire appel aux produits étrangers lorsque les prix nationaux s'élèvent ;

-         le libre échange apaise les relations internationales alors que le protectionnisme les aiguise...

 

Les adversaires du libre échange se sont surtout fait entendre au démarrage de l'industrialisation de certains pays tels l'Allemagne avec Friedrich List (1789-1846),  les États-Unis avec H.C. Carrey (1793-1879) ou les pays en développement, au cours des années 1950. A l'occasion des grandes crises de 1873 et 1929, ils ont aussi inspiré les politiques protectionnistes, mais avec de si piètres résultats qu'au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale, ils n'ont plus pu se faire entendre. D'où le triomphe du libre échange.

 

3.1.2. Du libre échange au protectionnisme avant 1948

 

Les politiques de libre échange, caractérisées par l'élimination des obstacles physiques (contingentements, en particulier) et l'abaissement des tarifs douaniers sur les transactions commerciales,  suivent et amplifient l'essor des échanges internationaux tout au long du XIXe siècle avant d'être abandonnées, suite aux crises économiques.

 

Première application du libre échange, l'abolition en 1846 des Corn Laws qui protégeaient les producteurs britanniques de blé, moyennant des droits sur les importations depuis 1815[5]. Aidés par les terribles famines irlandaises de 1845-46, les adversaires de cette protection (principalement les industriels qui veulent exporter plus facilement grâce à une alimentation bon marché pour leurs ouvriers) l'emportent sur les défenseurs de l'agriculture. Ils emportent la conviction du Premier ministre Robert Peel qui fait de la Grande Bretagne le premier pays libre-échangiste   du siècle.

 

En 1834, l'Allemagne devient libre-échangiste mais uniquement à l'intérieur du Zollverein créé à l'initiative de la Prusse, jusqu'aux accords avec la France (1862) puis la Grande Bretagne (1865) qui entrouvrent les frontières extérieures. La France, encore plus protectionniste, saute le pas lors du traité avec la Grande Bretagne en 1860 (suppression des prohibitions et baisse des droits de douane sur le charbon, l'acier et les textiles britanniques, en échange d'une restriction aux achats anglais de vins et de soieries) puis de ceux qui suivront avec la Belgique, la Suisse, l'Italie...

 

Toutes ces ouvertures vont être de courte durée, car, à l'exception de la Grande Bretagne, du Danemark et de la Hollande, tous les pays  reviennent au protectionnisme dès 1880

-         sous l'influence de List qui n'admet le libre échange qu'entre pays de même niveau industriel : ceux dont « l'industrie est dans l'enfance » doivent être protégés jusqu'à atteindre la taille minimale autorisant des productions aux coûts les plus faibles ;

-         en réponse à la crise économique de 1873 qui débouche en France sur la dénonciation des traités de libre échange et l'instauration du tarif Méline de 1892 .

 

La première Guerre Mondiale et les désordres monétaires des années 1920 renforcent encore le retour au protectionnisme, en dépit des tentatives de la Société des Nations qui, en 1927, recommande l'abolition des restrictions quantitatives et l'abaissement des droits de douane. D'ailleurs la crise de 1929 arrive et avec elle l'escalade :

-         le tarif Smoot-Hawley adopté en 1930 par les États-Unis qui frappe les produits industriels de droits allant jusqu'à 90% ;

-         le droit général de 10% puis de 20 et de 33%  sur toutes les importations en Grande Bretagne ;

-         le retour aux restrictions quantitatives en France dès 1931 ;

-         toutes ces mesures sont immédiatement suivies de rétorsion par les pays qui en sont les victimes

le tout aboutissant à un effondrement des échanges internationaux qui accentue encore la crise. Au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale, l'aspiration au changement est grande.

 

3.1.3. Retour au libre échange avec la création du GATT en 1948

 

Dès le début des années 1940, les Etats-Unis avaient défendu l'idée d'un retour au libre échange à la fin des hostilités. Parallèlement à la mise en place du FMI et de la Banque Mondiale (voir plus loin), des discussions aboutissent donc, lors de la Conférence de  La Havane en mars 1948, au projet d'une Organisation Internationale du Commerce (OIC) qui aurait dû être une agence spécialisée des Nations Unies récemment créées. Mais les Etats-Unis, pourtant à l'origine du projet, le font capoter suite à l'opposition républicaine du Congrès à un président (Harry Truman) démocrate. Ne restera donc que le General Agreement on Tariffs and Trade (GATT) signé à Genève par 23 nations en octobre 1947. Au cours du temps, d'autres suivront jusqu'à dépasser la centaine au début des années 1990.  En quoi consiste l'accord ?

 

Il s'agit d'un traité qui a pour but de libéraliser les échanges entre le plus grand nombre possible de parties contractantes, ce qui permettra de passer du bilatéralisme au multilatéralisme.  Dans ce but, il énonce deux séries de principes et de règles que les signataires s'engagent à respecter :

-         deux obligations centrales :  la clause de « la nation la plus favorisée » (extension à tous les pays des conditions  les plus favorables consentis à l'un d'entre eux) ; des concessions tarifaires sous forme de diminution des droits de douane sur les importations en provenance des pays signataires, notamment dans le cadre  d'une réciprocité (abaissement des barrières douanières dans des proportions égales de part et d'autre) ;

-         respect d'un code de bonne conduite en vue de créer les conditions d'un commerce loyal (fair trade versus unfair trade) : interdiction des restrictions aux échanges (droits de douane élevés, contingentements...) aussi bien que de dumpings (prix des exportations inférieurs à ceux des produits vendus sur le territoire national, via par exemple des subventions) ; absence de discrimination entre les producteurs nationaux et ceux des pays signataires).

L'application de ces principes peut cependant être provisoirement suspendue en cas de déficit grave de la balance des paiements courants ou de montée brutale des importations mettant en péril les productions nationales. Des assouplissements sont également prévus pour les pays qui constituent entre eux des zones de libre échange ou des unions douanières, type CEE puis Union Européenne ou ALENA (Canada, États-Unis, Mexique).

 

Le GATT, en outre, a organisé une succession de négociations commerciales destinées à réduire collectivement les droits de douane sur un nombre croissant de transactions (après l'industrie, l'agriculture et les services) :

-         après Genève, Annecy, Torquay et Dillon Round (1947-1961) :  plus de 100 000 concessions tarifaires,

-         Kennedy Round (1961-1966) : réduction moyenne de 35% sur les produits industriels et 20% sur les produits agricoles,

-         Tokyo Round ou Nixon Round (1973-1979) : questions des obstacles non tarifaires et des produits tropicaux

-         Uruguay Round (1986-1994) : problèmes des investissements étrangers, des services et à nouveau des produits agricoles sur fond de tension Etats-Unis-CEE (PAC).

 

A l'occasion de la conférence de Marrakech qui conclut l'Uruguay Round en avril 1994, le GATT est transformé en Organisation Mondiale du Commerce (OMC) que les 125 pays membres dotent de pouvoirs que le GATT n'avait pas pour résoudre les conflits commerciaux. En outre, sont encore réduites les entraves au commerce des biens et étendu le champ des négociations aux services, à la propriété intellectuelle et aux investissements. Sous l'apparence d'une stricte réciprocité, tous les pays ne sont pas traités sur un pied d'égalité

-         les Etats-Unis ont obtenu l'élimination des barrières à la pénétration des produits de leur agriculture tout en continuant à protéger et subventionner la leur ;

-         le bâtiment et les services maritimes dans lesquels de nombreux pays en développement avaient l'avantage n'ont pas été inclus dans le nouvel accord ;

-         en revanche, la libéralisation des services financiers a permis aux grandes banques nord-américaines et européennes de concurrencer les banques locales et de drainer les fonds collectés vers les multinationales plutôt que vers les PME locales;  en 1999; au cours des négociations en vue de son entrée dans l'OMC, la Chine a dû résister aux pressions des Etats-Unis décidés à lui faire ouvrir son secteur financier en vue d'y faire pénétrer ses produits dérivés à haut risques[6].

 

A son tour, le nouvel organisme reprend le cycle des rounds : après l'échec de Seattle (1999), c'est à Doha (2001) qu'est décidé de relancer les négociations, notamment sur le désarmement douanier des services et l'élimination des subventions sur les produits agricoles. L'OMC compte 153 membres en 2009, dont la Chine, mais n'a pas avancé sur les sujets en négociation.

 

3.1.4. Désarmement douanier et essor des échanges internationaux

 

La moyenne des droits de douane dans le monde sur les échanges de produits manufacturés est tombée de 40% en 1950 à 15% en 1960 et 2 % depuis 2000, ce qui a donné une formidable impulsion au commerce international

-         qui a augmenté en moyenne de 8% par an au cours de la même période

-         contre 5% pour la production.

Dans la valeur des échanges mondiaux,  

-         la part des produits agricoles est tombée de 46 à 9%,

-         celle des matières premières (dont l'énergie) est restée stable en passant de 14 à 13%,

-         tandis que celle des produits industriels a sauté de 40 à 78%. 

 

Résultats : en 2000, le taux moyen d'internationalisation des produits de l'industrie (valeur des biens échangés entre pays/valeur des biens produits) dépassait 30% en moyenne et 50% dans certaines branches comme l'électronique.

 

Plus encore, l'essor des échanges a entraîné celui de l'investissement direct international (IDI). Si, grâce au libre échange, vous êtes parvenu à vous créer un marché important dans un pays étranger (ventes de coca-cola, par exemple), il devient rapidement plus intéressant de transférer la production sur les lieux de consommation en y créant des usines. Surtout si les coûts salariaux y sont très au-dessous de ceux du pays d'origine de l'entreprise (home country).

-         D'abord inférieur à celui des échanges internationaux, au cours des années 1950, le taux de croissance de l'IDI l'a rejoint au cours des années 1960, puis dépassé ensuite, jusqu'à atteindre 17% par an (dollars constants), soit un saut de 50 à 200 G$ courants entre 1985 et 1992[7].

-         Durant cette même période, la croissance de l'IDI industriel (par opposition à l'IDI agricole et minier) a crû de 30% par an dans les économies émergentes, notamment Chine, Mexique, Malaisie, Thaïlande, Argentine qui ont recueilli les 3/5ème des investissements.

-         En 1992, 37 000 firmes possédaient 200 000 filiales employant 73 millions de personnes, soit des actifs estimés à 5 000 G$, dont 3 200 aux mains des 100 multinationales les plus importantes.

 

Conséquence de l'essor des échanges et des investissements à l'étranger, les banques ont suivi leurs clients et créé des filiales dans tous les pays. Elles ont accru les échanges de capitaux, en transférant des fonds entre pays à épargne excédentaire (créanciers) et pays recherchant des financements supplémentaires (débiteurs). Pour ce faire, elles ont eu besoin de toujours plus de liberté, notamment en matière de change. D'où le nécessaire détour  par le système monétaire international (SMI).

 

Jacques Adda[8] observe très justement que « la régulation keynésienne des capitalismes nationaux pouvait s'accommoder de l'internationalisation des économie tant que celle-ci restait circonscrite au cadre des échanges de biens et services entre nations de systèmes socio-économiques comparables. Elle devait se révéler particulièrement vulnérable à la mondialisation des flux financiers, aux phénomènes de délocalisation de la production vers des zones à bas salaires et à l'émergence de nouvelles concurrences de la part de nations ne pratiquant guère les compromis sociaux des social-démocraties européennes ».



[1]    Principe qui a été développé et modernisé en 1919 sous la dénomination de théorie HOS (Hechscher-Ohlin-Samuelson).

[2]    Voir Rainelli Michel. La nouvelle théorie du commerce international. Paris : La Découverte, 1997, 128 p.

[3]    Le coût d'opportunité d'un bien ou d'un service est égal au gain que me procurerait dans un autre emploi le travail ou/et le capital que je consacre à son obtention. Exemple : le coût d'opportunité d'une machine est égal au gain que m'aurait procuré le placement en bourse de l'argent consacré à son achat.

[4]    Albertini Jean-Marie. Les nouveaux rouages, op. cit, p. 174

[5]    Rainelli Michel. Le GATT. Paris : La Découverte, 1993, 128 p.

[6]    Stiglitz Joseph. Quand le capitalisme, op. cit, pp. 259-263, 272.

[7]    Adda Jacques. La mondialisation, op. cit, tome 1 pp. 70-80.

[8]    La mondialisation, tome 2, op. cit, p. 4

Par Jean-Marie MARTIN AMOUROUX
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