Partager l'article ! 24. En remontant aux sources des transformations des capitalismes: 2.4. En remontant aux sources des transformations des capi ...

UNIVERSITE INTER-AGES DU DAUPHINE
COURS D'ECONOMIE DE MONSIEUR
JEAN-MARIE MARTIN-AMOUROUX
2.4. En remontant aux sources des transformations des capitalismes
A l'origine de la financiarisation des économies, d'une création excessive de liquidité et de formes de gouvernance des entreprises poussant à la recherche d'une rentabilité toujours plus élevé du capital investi, on a souvent évoqué la libéralisation des économies. On en a déjà cité plusieurs manifestations : dérèglementation du système bancaire, multiplication des places offshore, absence de contrôle sur les stock options.... Ces quelques exemples doivent maintenant être replacés dans un cadre plus général et systématique, car au cours des 3 dernières décennies du XXe siècle, c'est tout le fonctionnement des économies capitalistes qui a changé. On peut le comprendre en répondant aux questions suivantes :
- quels changements institutionnels avaient assuré aux capitalismes une trentaine d'années de croissance soutenue et assez régulière (les « trente glorieuses de Jean Fourastié »[1] ?
- pourquoi ces institutions ont-elles été abandonnées au cours des années 1970 ?
- en quoi ont consisté les nouvelles institutions répondant au mot d'ordre « moins d'Etat, plus de marché » ?
2.4.1. Les ressorts des « trente glorieuses »
Entre la fin de la Seconde Guerre Mondiale (1945) et le premier choc pétrolier (1973) le monde a connu trois décennies de croissance démographique (1,9%) et économique (4,9%) exceptionnelles qui ont profité aux économies socialistes, aux pays en voie de développement et aux pays capitalistes avancés (OCDE). Pour ces derniers, la surprise a été grande, car ils n'avaient jamais connu dans le passé une croissance régulière sur une aussi longue période. La normalité était faite de fluctuations, plus ou moins cycliques, voyant se succéder des périodes d'expansion et de récessions, séparées par des crises (voir plus loin).
Certains en avaient conclu que le capitalisme avait changé, au point de parler de néo-capitalisme. Karl Polanyi (1886-1964), par exemple, n'avait pas hésité à évoquer une « grande transformation » signant la mort du libéralisme dont la matrice était le marché autorégulateur. Alors que ce dernier avait « désocialisé » et « désencastré » l'économie du social, la Grande Guerre puis la Grande Dépression avaient provoqué sa resocialisation violente. De fait, de grands changements se sont produits au cours de cette période :
- les Etats-Unis ont pris la tête du capitalisme mondial (« America First ») en s'appuyant sur de très grandes firmes qui mettent en œuvre un nouveau système de production industrielle baptisé Fordisme ;
- ce dernier contribue à une distribution moins inégale du revenu national surtout lorsqu'il est prolongé par un Etat-Providence (Welfare State) ;
- Etat qui intervient aussi pour éviter le retour des fluctuations par des politiques anti-cycliques d'inspiration keynésienne.
2.4.1.1. Taylorisme et Fordisme ouvrent l'ère de la production et de la consommation de masse
Simple rappel, car ce point mériterait un cours à lui seul, les techniques de production industrielle sont révolutionnées au début du XXe siècle par
- la mécanisation qui remplace le travail humain et la machine à vapeur par des machines outils et des moteurs électriques ;
- la standardisation des produits en un petit nombre de types éprouvés qui pourront être fabriqués en grandes séries (les 55 000 types de lampes électriques de 1900 sont réduits à 342 en 1923) ;
- la fabrication à la chaîne inaugurée aux abattoirs Armours de Chicago et vite adoptée par les industries automobile et électrique ;
- l'organisation scientifique du travail dénommée Taylorisme parce que due à l'ingénieur Frederick Winslow Taylor (1856-1915) qui préconise
. une séparation totale des tâches de conception et d'exécution
. une décomposition des tâches en gestes élémentaires susceptible
d'être contrôlées, notamment par chronométrage
. l'élimination des temps morts imputés à la flânerie des ouvriers
Dans leur travail, les ouvriers ne sortent pas gagnants de cette nouvelle organisation (voir l'ouvrage de L.A. Friedman sur le travail en miettes ou « Les temps modernes » de Charlie Chaplin), mais la productivité du travail industriel fait un bond dans les industries qui passent à la chaîne de production. Dans celle de l'automobile, par exemple, l'assemblage du volant magnétique est réduit de 27 à 5 minutes, soit une multiplication par plus de 5 de la productivité du travail. D'artisanale, en toutes petites séries, la construction automobile passe au stade de la production de masse, accompagnée de fortes baisses des coûts.
Cette production de masse n'aurait cependant qu' un intérêt limité si elle ne se transformait pas en consommation de masse, ce qui signifiait l'accès de nouvelles couches sociales aux produits industriels. Le premier à l'avoir compris et mis en œuvre est Henry Ford qui associe au Taylorisme un partage des gains de productivité permettant une hausse régulière du salaire réel. Alors que les salaires de l'industrie automobile étaient de 2 à 3 dollars par jour, il décide de les porter à 5 dollars à partir du 1er janvier 1914, à 6 le 1er janvier 1919 puis à 7 le 1er décembre 1929, tout en ramenant la journée de travail de 9 à 8 heures. Comme, au cours de cette période, le prix du modèle T tombe de 1 950 à 290 dollars, d'énormes débouchés sont créés. La production peut alors passer de 200 000 véhicules en 1913 à plus de 5 millions en 1929. A cette date, 19% de la population des États-Unis sont propriétaires d'une automobile contre 2% en France ou en Grande Bretagne[2]. Cette American Way of Life se diffusera en Europe occidentale et au Japon au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. C'est ce que décrit Jean Fourastié, pour la France, dans « Les trente glorieuses ».
2.4.1.2. Le déploiement de l'Etat-Providence
En partageant moins inéquitablement que par le passé les gains de productivité de l'industrie, le Fordisme a élargi le marché, mais il n'est pas allé jusqu'aux consommateurs potentiels que sont les chômeurs, les retraités, les malades et handicapés. C'est l'État-Providence qui va s'en charger, surtout à partir du New Deal aux États-Unis, puis en Europe, avec le rapport Beveridge de 1944 (« Le plein emploi dans une société libre ») qui fonde les assurances sociales britanniques, suivi de l'institution des sécurités sociales dans nombre de pays en 1945-46[3].
Son origine est cependant plus ancienne puisqu'on pourrait la faire remonter au XVIe siècle, lorsqu'en Angleterre la loi sur les pauvres a remplacé la charité individuelle prônée par le Christianisme. Une étape importante date ensuite des dernières décennies du XIXe siècle, lorsque Otto Von Bismark créé les pensions de retraite, l'assurance chômage et une assurance maladie nationale au cours des années 1880, non par philanthropie mais pour prévenir une opposition potentielle à la toute récente autorité du Kaiser. A la même époque, les Etats-Unis instaurent une allocation aux anciens combattants de la guerre de Secession, tandis que quelques années plus tard le Royaume-Uni mettra en place un système limité d'assurance vieillesse (1908) et d'assurance maladie (1911).
Au cours de cette période qui correspond, aux Etats-Unis, « au long age doré »[4] courant des années 1870 aux années 1930, les conservateurs au pouvoir avaient fait admettre comme une évidence « que l'impôt avait des effets économiques dévastateurs, que toute tentative visant à réduire la pauvreté et l'inégalité était le comble de l'irresponsabilité, et que quiconque suggérait qu'un capitalisme non tempéré était injuste et qu'on pouvait l'améliorer était un dangereux subversif contaminé par des idées européennes »[5]. Face à l'immobilisme du Gouvernement fédéral, seuls quelques Etats avaient pris des initiatives qui seront le plus souvent déclarées inconstitutionnelles :
- le Maryland créé en 1901 une allocation aux victimes d'accidents du travail
- le Montana, la Pennsylvanie et le Nevada mettent en place en 1923 des pensions pour personnes âgées
- le Wisconsin en 1932 créé une assurance chômage.
C'est précisément à cette date que prend corps le New Deal qui va bouleverser l'économie et la société des Etats-Unis, et, à travers elles, toute l'évolution ultérieure des capitalismes. Cette rupture date de la présidence de Franklin Delano Roosevelt, élu en novembre 1932 contre Herbert Clark Hoover qui n'avait pas pris la mesure de la grave crise de 1929. En dépit du Fordisme, la société étasunienne était encore très inégalitaire car composée
- d'une population noire issue de l'esclavage
- d'immigrés sans défense
- d'ouvriers interdits de syndicalisme.
Cette société évoluait difficilement parce que, face aux Républicains devenus le parti du Big Business (réélections assurées par le financement des campagnes électorales et la corruption généralisée), l'opposition restait divisée pour des questions raciales (les pauvres Blancs représentant 30% de la population des États du Sud ne voulaient pas voter avec les descendants de leurs anciens esclaves).
Le New Deal a signé la fin du capitalisme libéral évoqué plus haut par des réformes profondes dans plusieurs directions :
- dévaluation du dollar de 60% et fixation d'un taux fixe de 35 dollars l'once d'or ;
- réglementation du système bancaire par séparation des opérations de dépôt et d'investissement ;
- renforcement du pouvoir syndical par avantages fiscaux accordées aux entreprises qui acceptent de négocier avec eux ;
- aide aux agriculteurs et politiques de grands travaux pour embaucher les chômeurs ;
- redistribution du revenu national par la fiscalité et le développement de la protection sociale.
La première a consisté à faire passer l'impôt sur la tranche supérieure des revenus à 63% (premier mandat de Roosevelt) puis à 79% (deuxième mandat) et à 91% au début des années 1950. Parallèlement, l'impôt sur les profits a été augmenté de 14% en 1929 à 45% en 1955, tandis que les droits de succession grimpaient de 20 % à 45% puis 60% et 77%.
La seconde a résulté de nombreuses mesures aboutissant à une élévation directe et indirecte des salaires :
- le Fair Labor Relation Act de 1935 qui, à travers le National Labor Relations Board, fait de l'Etat fédéral le protecteur des salariés, lesquels acquièrent le droit de négocier collectivement ;
- la Social Security qui n'est pas une assurance-maladie garantie par les pouvoirs publics, comme en France, mais un système comprenant Medicare (assurance-maladie pour les plus de 65 ans financée par l'impôt) et Medicaid (protection partielle de ceux qui n'ont pas une assurance privée financée par leur entreprise[6])
Le New Deal a-t-il représenté une rupture ? Andrew Shonfield est très nuancé : « Le New Deal ne marqua pas une rupture brutale avec la tradition américaine mais continua simplement, à un rythme peut-être plus vif , un processus qui remonte au début du XXe siècle et qui a affecté indistinctement les gouvernements républicains et démocrates »[7]. S'appuyant sur Harold B. Moulton, Fritz Sternberg est plus catégorique : « Pour la première fois dans l'histoire économique, des pouvoirs extraordinaires furent attribués au gouvernement pour mettre fin à la dépression et pour relancer l'économie »[8]. Pour Paul Krugman, il ne fait aucun doute que le New Deal a ouvert une nouvelle ère sociale, fondement de la prospérité économique d'après guerre.
2.4.1.3. Des économies moins inégalitaires
La prospérité des « trente glorieuses » est d'abord le résultat d'une création de richesses profitant au plus grand nombre grâce à une distribution moins inégale des revenus qui a favorisé l'élargissement des marchés domestiques , notamment au profit des biens de consommation durable (appareils ménagers, automobiles), sur la base d'une organisation industrielle de type fordiste.
Aux Etats-Unis, tous les Américains n'appartenaient pas à la classe moyenne, mais « les simples travailleurs et leurs familles avaient le sentiment, tout à fait justifié, de recevoir une plus grande part de la prospérité nationale qu'ils n'en avaient jamais eu. Et les riches, de leur côté, étaient vraiment moins riches qu'à la génération précédente »[9]. La « grande compression » était en effet passée par là. Le New Deal, prolongé au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale par la politique d'Harry Truman, avait rendu la société américaine beaucoup plus égalitaire :
- en 1955, par rapport à 1925, les revenus des 1% les plus riches ont diminué de 20 à 30% et ceux des 0,1% de 40%
- entre ces deux dates, la fortune des 0,1% les plus riches est tombée de 20% à 10% de la richesse nationale.
Résultat, le revenu réel de la famille médiane a plus ou moins doublé depuis 1929, passant, en dollars de 2007, de 22 000 à 44 000 $/an. Si les manoirs de Long Island avaient été les symboles du Long Age doré, les banlieues pavillonnaires construites à partir de 1947 selon les plans de William Levitt sont ceux de la prospérité d'après guerre.
Comment cette situation a-t-elle pu perdurer trois décennies ? Parce que, répond Paul Krugman, les Républicains qui avaient jugé le New Deal « socialiste » et qui étaient encore en guerre contre lui à la fin de la guerre (le Taft-Hartley Act de 1946 revenait sur les acquis du National Labor Relations Act) se sont convertis au Welfare State après la victoire électorale de Harry Truman en 1945 et l'arrivée au pouvoir du très modéré Dwight Eisenhower en 1954. Derrière cette mutation :
- la diminution de la population immigrée sans droits de vote (en 1950, ils ne sont plus que 3% de la population adulte) ;
- le début de la déségrégation dans les Etats- du Sud après la révolte de Rosa Parks refusant de laisser sa place à un Blanc dans l'autobus de Montgomery et l'adoption du Voting Rights Act de 1964 ;
- la syndicalisation qui passe de 12% des salariés en 1935 à 35% en 1945, répartis entre deux grands syndicats l'American Federation of Labor (AFL) et les Congress of Industrial Organizations (CIO), ce qui mobilise les électeurs à faible revenu et garantit la paix sociale ;
- dans la puissante industrie automobile, « le traité de Détroit » nom donné par la Revue Fortune au compromis de 1949 entre General Motors et l'United Auto Workers (UAW) en fonction duquel les salaires augmenteraient avec la productivité et seraient complétés par divers avantages sociaux (retraite, notamment) ;
- l'affaiblissement du Parti républicain lié à la « grande compression » qui réduit les ressources des bailleurs de fonds du Great Old Party (GOP) ; ce dernier reste certes majoritairement le parti des WASP (White Anglo-Saxon Protestants) mais il ne se distingue plus fondamentalement du Parti Démocrate sur les questions économiques. Jusqu'aux années 1970, les deux s'accordent sur les bons résultats du New Deal.
Aux Etats-Unis, l'Etat fédéral redistribue massivement le revenu (la « grande compression » par opposition à la « grande dépression », selon Paul Krugman), créé de toute pièce une classe moyenne et, par là, élargit les bases de la consommation de masse.
Hors Etats-Unis, les évolutions sociales n'ont pas été identiques, mais elles sont aussi allées dans le sens d'une moindre inégalité qui a favorisé une croissance économique soutenue et régulière de 4 à 5% par an sur la base d' une hausse du pouvoir d'achat et d'un sentiment de progrès perpétuel. A l'origine de cette évolution :
- la quasi-disparition des patrimoines et de leurs revenus (dividendes, intérêts, loyers, plus-values) à l'issue de la Seconde Guerre mondiale : en 1950, le total des patrimoines financiers et immobiliers ne représentait qu'à peine un peu plus d'une année de revenu national, contre plus de 6 à la veille de la Première Guerre mondiale, ratio qui ne sera retrouvé qu'à partir de l'année 2000[10].
- des politiques de redistribution du revenu national par mise en place de législations sociales protégeant le travail, couvrant les frais médicaux et assurant des retraites décentes par répartition.
2.4.1.4. Les politiques économiques anti-cycliques
La réduction des inégalités sociales n'a pas été le seul ingrédient des « trente glorieuses ». Un autre, tout aussi important, a été trouvé dans la capacité des États de corriger les fluctuations de l'activité économique,
- grâce aux informations fournies par la comptabilité nationale et les modèles prévisionnels (construits en France par l'INSEE et le Ministère des Finances) ;
- et à l'utilisation des politiques budgétaire et monétaire.
A partir de l'entre-deux-guerres, l'idée du caractère inéluctable et récurrents des crises économiques s'est, de ce fait, estompée, ce qui a constitué une rupture depuis la « découverte »des cycles, au XIXe siècle, par différents économistes dont le plus connu avait été le Français Clément Juglar dans son ouvrage de 1862 Des crises commerciales et leur retour périodique en France, en Angleterre et aux États-Unis. Il y établissait, qu'au delà des caractères propres à chaque crise, des éléments communs expliquaient leur caractère récurrent et inévitable : les périodes d'expansion accompagnées de hausse des prix et de baisse des taux d'intérêt étaient suivies, tous les 8 à 10 ans, de périodes de dépression faites de baisses des prix et de contractions de l'activité. Et de conclure, en bon médecin qu'il était, « Les crises, comme les maladies, paraissent une des conditions d'existence des sociétés où le commerce et l'industrie dominent. On peut les prévoir, les adoucir, s'en préserver jusqu'à un certain point, faciliter la reprise des affaires, mais pas les supprimer ».
Or supprimer les cycles est précisément ce que les Etats vont essayer de faire, aux États-Unis en réponse à la crise de 1929 (New Deal), en Europe et au Japon, après la Seconde Guerre mondiale.
Les premières mesures sous forme de dépenses publiques pour relancer l'économie, type Tennessee Valley Authority aux Etats-Unis ou politique Schacht en Allemagne, étaient d'inspiration très empirique et avaient même des antécédents. Outre la tradition du Colbertisme en France, l'Etat avait souvent été sollicité dès la première moitié du XIXe siècle en tant qu'entrepreneur, seul ou en collaboration avec des intérêts privés, pour construire canaux, chemins de fer et même banques[11]. Aux Etats-Unis, la présidence d' Andrew Jackson (1829-1837) n'avait pas été celle du rejet de l'intervention publique mais celle de son transfert du niveau fédéral à celui des États. Ce n'est qu'en fin de siècle que les partisans de l'ultra-libéralisme l'avaient emporté, lorsqu'après la guerre de Sécession, les interventionnistes des Etats du Nord avaient été absorbés par un parti républicain à la solde du grand patronat, ce dernier arguant de l'inefficacité de la gestion publique et de l'abondance des capitaux privés pour financer les investissements, infrastructure incluse.
Ce qui change au cours des années 1930, c'est le caractère systématique et permanent des interventions des États en vue de soutenir l'expansion économique. Ce changement va s'appuyer sur un renouveau de la pensée économique initié par les travaux de John Maynard Keynes (1883-1946) dont il faut dire un mot, avant de rappeler ce que l'on désigne, depuis, par politique anticyclique.
Le père de ce que certains ont baptisé la « révolution keynésienne » était un économiste anglais qui a partagé sa vie entre la haute administration et l'enseignement au King's College de Cambridge[12]. Il s'était fait remarquer dès 1920 par un ouvrage lucide et prophétique (« Conséquences économiques de la paix ») dans lequel il annonçait que l'appauvrissement provoqué de l'Europe centrale conduirait « à une hystérie nerveuse et à la rage du désespoir ». Il a continué ensuite à critiquer sévèrement la politique britannique (notamment le retour de la livre sterling à sa parité de 1914) jusqu'à la publication de son œuvre majeure « Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie » en 1936. Peu de temps avant sa mort, il critique sévèrement la thèse étasunienne défendue dans la Conférence de Bretton Wood chargée de mettre en place un nouveau système monétaire international et prône, en vain, l'institution d'une véritable banque centrale mondiale.
Impossible de résumer en quelques lignes, ou même en quelques pages, une œuvre aussi dense. On peut simplement en rappeler le message central : face aux marxistes qui, au cours des années 1930, ne regardent que du côté de la jeune Union Soviétique, il faut sauver le capitalisme, seul capable de combiner efficacité économique et protection des libertés individuelles. Mais, à une époque de chômage de masse, cette entreprise exige cependant que l'on fasse du plein emploi un principe intangible autour duquel sera réorganisée l'économie[13]. Comment ?
- en comprenant bien que l'emploi résulte de la production que les entrepreneurs fixent à partir de leurs anticipations de la demande effective qui est faite de la consommation des ménages, des investissements des entreprises, de la consommation des administrations et des exportations ;
- que cette demande peut être inférieure à celle anticipée si une partie des revenus qui aurait dû servir à nourrir la consommation des ménages et l'investissement des entreprises ne revient pas sur les marchés parce qu'elle est thésaurisée ;
- lorsque les marchés sont déprimés, seuls les États peuvent relancer l'économie en regonflant la demande effective
. directement, par leurs propres dépenses,
. indirectement, en influençant la demande des particuliers et des
entreprises par leurs politiques budgétaires (y compris fiscale) et
monétaires (baisse des taux d'intérêt) ;
- ce qu'ils doivent faire, non seulement en temps de crise (politiques anti-crises), mais en permanence (politiques anticycliques).
Ces préconisations prenaient le contre-pied de celles des économistes et des hommes politiques de l'époque qui voulaient combattre la crise par la déflation monétaire, la pression sur les salaires pour restaurer les profits, encourager l'épargne et revenir au protectionnisme... toutes mesures qui ne pouvaient que comprimer la demande globale et donc approfondir la crise.
Pour convaincre, Keynes a donc dû reprendre toute la théorie économique
- en fondant la macroéconomie moderne (par opposition à celle ancienne développée par François Quesnay et les physiocrates au XVIIIe siècle) : ce sont moins les relations interindividuelles entre les agents économiques qui comptent que les relations entre quantités globales (demande, offre, épargne, investissement...) dans le cadre d'une économie nationale ;
- en réintégrant la monnaie dans le fonctionnement de l'économie, par opposition à la pensée dominante qui séparait les prix réels exprimant la valeur des biens en termes d'utilité et les prix monétaires influencés par la quantité de monnaie en circulation : tous les agents économiques s'expriment en termes monétaires et s'appuient sur des calculs monétarisés ;
- en réinterprétant les déséquilibres économiques qui ne sont pas des déséquilibres du marché mais des déséquilibres entre les flux monétaires : dès lors, les réajustements ne se font pas principalement à partir des prix, mais à partir des quantités globales telles que l'épargne et l'investissement (un déséquilibre initial entre S et I disparaîtra en fin de période sous l'effet du multiplicateur d'investissement qui restaurera l'épargne, d'où l'acceptation des déficits budgétaires).
C'est sur ces bases théoriques que les États industrialisés ont combattu les menaces de dépression entre les années 1930 et 1980.
Ils l'ont fait d'abord en utilisant le budget de l'Etat pour réguler l'activité économique en accroissant les dépenses ou en diminuant les impôts pour stimuler l'activité, ou l'inverse pour freiner des risques d'emballement, supposent une capacité d'utiliser les finances publiques à d'autres fins qu'à procurer des ressources au Gouvernement. Aux États-Unis, c'est ce qui sera fait pour assurer la relance Kennedy censée déboucher sur la great society, après la morosité de l'époque Eisenhower. Son artisan en a été Walter Heller (1915-1987) qui a prôné un savant mélange de dépenses publiques et de variations fiscales (baisse des impôts en période de chômage et augmentation en période d'inflation, en distinguant même dans ce dernier cas, ceux des ménages qui ont une influence sur la consommation et ceux des entreprises qui affectent l'investissement).
Ils l'ont fait ensuite en agissant sur la masse monétaire en vue de contrôler les tensions inflationnistes ou déflationnistes et, à travers elles le niveau de l'activité et de l'emploi. Ce type d'intervention n'était évidemment concevable que dans les pays disposant d'une banque centrale, susceptible d'obéir aux pouvoirs publics. Tel était le cas de la Suède (1656), de l'Angleterre (1694), de la France (1800), mais pas des Etats-Unis qui s'y sont opposés jusqu'en 1913 (à cette date, 7 355 banques privées y assuraient l'émission des billets) jusqu'à ce que la crise bancaire de 1907 donne aux partisans du central banking l'avantage sur ceux du free banking qui redoutaient la concentration de trop de pouvoir entre trop peu de mains. Aux Etats-Unis, l'action anti-cyclique par la politique monétaire sera défendue au cours des années 1980 par Milton Friedman opposé à Walter Heller[14].
Dans certains pays, les États sont allés encore plus loin en remplaçant partiellement la défaillance des initiatives privées et des marchés. Ils ne se sont pas limités à soutenir l'activité économique par des politiques budgétaires et monétaires actives, ils ont directement pris en main cette activité (nationalisations d'entreprises industrielles, de banques et de compagnies d'assurance au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale[15]) puis ils ont imaginé des mécanismes de coordination de l'activité économique sous la forme d'une planification indicative. Ainsi en France, celle qui a fonctionné depuis le 1er Plan d'Equipement et de Modernisation lancé par Jean Monnet en 1947 jusqu'à la suppression du Commissariat Général du Plan au cours des années 1990 (néanmoins remplacé par une Commission d'Analyse Stratégique, la CAS). Cette planification indicative reposait
- sur une concertation générale et sectorielle (énergie, transport, agriculture...) entre tous les acteurs (responsables industriels, administratifs, syndicaux) sur les besoins à satisfaire (sorte d'étude de marché concertée)
- et sur une mobilisation des crédits nécessaires aux investissements par le Fonds de Développement économique et social (FDES)[16].
2.4.2. Le retour au capitalisme libéral à partir des années 1970
Pourquoi les pays capitalistes ont-ils tourné le dos aux institutions qui leur avaient assuré plus de 30 ans de prospérité ? Plusieurs évolutions ont convergé dans ce sens, parmi lesquelles trois paraissent particulièrement importantes :
la critique de l'Etat Providence et du Keynésianisme tant aux États-Unis qu'en Europe ;
la recherche de remèdes à la stagflation ;
l'effondrement du communisme, éloignant toute menace sur la pérennité du capitalisme.
Résultat, une déréglementation et des privatisations répondant au mot d'ordre « moins d'État, plus de marché » assorties de politiques économiques inspirées par le courant monétariste dont Milton Friedman (Ecole de Chicago) a été le plus célèbre représentant puis la théorie de l'offre ou supply side economy incarné par Arthur Laffer (Université de Californie du Sud).
2.4.2.1. L'Etat Providence et le Keynésianisme en accusation
La critique de l'Etat-providence, des dangers de l'égalitarisme, de l'inefficacité des interventions étatiques ont varié d'une région du monde à l'autre, mais partout elles ont été suffisamment puissantes pour assurer le retour à un capitalisme libéralisé.
Aux Etats-Unis, le consensus sur les bienfaits du New Deal a volé en éclats au cours des années 1970 et surtout avec l'arrivée au pouvoir de Ronald Reagan en 1981. Il faut en chercher l'origine, selon Paul Krugman, dans les troubles des années 1960. Derrière le « républicanisme » moderne et modéré d'Eisenhower, s'était formé, dès les années 1950, un « conservatisme en mouvement » qui se nourrissait initialement des idées de William F. Buckley, fondateur en 1955 de la National Review. Ses bases étaient la défense de la religion et de la propriété menacées par la démocratie. En 1964, le mouvement était déjà suffisamment fort pour prendre le contrôle du Parti Républicain en faisant désigner Barry Goldwater à la candidature présidentielle et en donnant la parole à un certain Ronald Reagan qui dénonçait « ceux qui veulent échanger notre liberté contre la soupe populaire de l'Etat-providence »[17]. A partir de cette date, dans un contexte de plus en plus agité qui effraie l'Amérique profonde (chasse aux communistes de Joseph MacCarthy, mouvement des droits civiques, émeutes urbaines, hausse de la criminalité, contestation de la guerre du Vietnam, hippies prônant le sexe, la drogue et le rock'n'roll), les idées du « conservatisme en mouvement » ont gagné du terrain : il faut récupérer l'essentiel de l'Amérique avant sa destruction finale par la subversion en revenant aux anciennes vertus englouties par les cosmopolites, les intellectuels, les syndicats, les socialistes et les communistes. Il faut en finir avec « les escrocs de l'assistance publique ».
Loin de n'être qu'un feu de paille, cette idéologie s'est renforcée au cours des années 1970,
- en gagnant de solides appuis dans les milieux d'affaires qui exécraient le syndicalisme ;
- en acquérant une intelligentsia tant auprès des économistes avec l'école de Chicago où Milton Friedman conduisait l'offensive anti-keynésienne qu'auprès des sociologues avec la révolte d'Irving Kristol contre la Grande Société de Lyndon Johnson ;
- puis en prenant en main le Parti Républicain qui avait rompu définitivement avec l'héritage du New Deal.
L'idéologie s'est transformée en politique économique avec l'émergence de la « nouvelle économie », symbolisée par les sociétés point-com de la côte californienne. Dès la fin des années 1970, les lobbyistes de la déréglementation avaient fondu sur Washington en promettant aux hommes politiques que des marchés plus concurrentiels allaient bénéficier aux consommateurs et à la société en général. Ils n'y trouvaient que des oreilles complaisantes car, outre les Républicains déjà acquis à la cause, les « nouveaux Démocrates » voulaient se différencier des anciens perçus comme favorables aux réglementations et hostiles aux milieux d'affaires. « Nous étions tous des dérégulateurs » reconnaît Joseph Stiglitz[18].
Cette évolution s'est accélèrée avec l'élection de Ronald Reagan dont un des principaux conseillers, Jack Kemp (1935-2009) aimait à citer Abraham Lincoln : « je ne crois pas en une loi qui empêcherait un homme de devenir riche » ou qui justifiait le conservatisme compassionnel par l'argument suivant : « je ne crois pas que les gens de toutes couleurs ou de bas revenus haïssent les riches. Ils veulent simplement devenir riches. Malheureusement, tous ne le peuvent ». C'est dans ce contexte qu'est adopté en 1981 une diminution de 23% de l'impôt sur le revenu en 3 ans et que s'amorce le « moins d'Etat ».
En Europe, le cours des choses a été différent mais le résultat identique avec l'arrivée de Margaret Thatcher au pouvoir en 1979, la généralisation dans les autres pays européens de la libéralisation des marchés et des industries et, finalement, la construction européenne sur la base d'un grand marché unifié[19].
Au Royaume-Uni, comme aux États-Unis entre Républicains et Démocrates, Conservateurs et Travaillistes avaient accepté de 1945 à 1975 la démonstration de Keynes selon laquelle les Gouvernements avaient non seulement le devoir mais aussi le pouvoir d'assurer la croissance économique[20]. Mais pour y parvenir, il était nécessaire de combiner croissance économique et lutte contre l'inflation, ce qui exigeait un accord sur une politique des revenus, donc un accord trade unions-patronat. L'impossibilité de le réaliser a nourri les critiques que les think tanks du parti conservateur ont commencé à répandre : l'expansion du secteur public paralysait celle du secteur privé ; l'augmentation des dépenses publiques n'était plus l'instrument adéquat de lutte contre le chômage ; il était donc indispensable de « rolling back the frontiers of the Welfare States » pour libérer les potentialités inexploitées du citoyen britannique ordinaire. C'est ce qu'a fait la Dame de Fer avec la brutalité que l'on a connu, notamment à l'issue de la grève d'un an (1984-85) des mineurs de charbon.
Un temps, l'Allemagne a paru à l'abri de la vague libérale parce que le « capitalisme rhénan » était
parvenu à concilier compétitivité économique, stabilité monétaire (le mark fort) et concertation sociale (patrons-syndicats). L'arrivée au pouvoir du chancelier Kohl en 1982 a cependant aussi fait glisser ce pays vers le libéralisme, par des déréglementations et des privatisations (compagnies électriques, gazières et pétrolières, par exemple), bien que l'Etat Providence n'y ait jamais été mis en cause comme Royaume-Uni[1].
En France, la critique du Keynésianisme avait commencé au cours des années 1970 dans des cénacles tels que le GRECE ou le Club de l'Horloge, mais sans grands succès auprès des hommes politiques, tels que Valery Giscard d'Estaing, « qui préfèrent l'arsenal baroque de recettes colbertistes ou keynésiennes » jusque là efficaces[2]. L'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 aurait pu stopper toute velléité néo-libérale mais le fameux tournant de 1983 a été imposé par la dégradation brutale de la balance des payements en 1982 suivi d' un risque de passage sous la houlette du FMI. Dès lors, la France s'est lancée à son tour dans la libéralisation de ses échanges extérieurs, de ses mouvements de capitaux, du statut de ses banques....
Elle a d'autant moins de scrupules à se lancer dans cette voie que c'est un français, Jacques Delors, qui vient de prendre la tête de la Commission Européenne sur un programme de déséquilibre créateur : la destruction des réglementations et des barrières nationales introduiront un dynamisme nouveau qui devra par les déséquilibres qui en résulteront provoquer à terme la reconstruction de nouvelles politiques publiques, cette fois au niveau européen[3]. Les faits n'ont pas répondu à cette attente : sous l'influence des Britanniques puis des anciens pays socialistes d'Europe centrale, Bruxelles a de plus en plus libéralisé les économies nationales par voie de directives, sans reconstruire de véritables politiques européennes !
2.4.2.2. La recherche de nouveaux remèdes à la stagflation
Cette libéralisation ne se serait sans doute pas imposée aussi facilement, si les économies capitalistes n'avaient eu affaire à la stagflation au cours des années 1970 c.à.d. à la concomitance tout à fait anormale
- d'une relative stagnation de l'activité économique : en France, une croissance molle de 1 à 2%, après une longue période à 4-5%, d'où une hausse du taux de chômage de 1,1% (60-67) à 2,7% (68-73), 4,5% (74-80), 8,3% (81-85) et 10,0% (86-90) ;
- d'une inflation passant de 3,6% (60-67) à 6,1% (68-73) et 10,7% (74-80) que l'on ne s'attendait pas à rencontrer en période de chômage accru.
Ces faits contredisaient les enseignements des courbes de A.W. Phillips qui, depuis 1958, liaient de façon inverse taux d'inflation et taux de chômage. A l'origine de la contradiction, un changement de nature de l'inflation.
L'inflation ne vient pas d'une demande excédant l'offre mais d'une élévation des coûts inattendue en période de chômage. On parle d'inflation par les coûts. Elle est née à la fin des années 1960 lorsque les entreprises ont pris l'habitude d'augmenter leurs prix par des méthodes de concurrence hors prix. Ces habitudes ont plusieurs origines :
- la baisse de la productivité du capital tenant à l'épuisement de certains progrès techniques ;
- une meilleure organisation des salariés pour défendre leurs revenus ;
- une pression de la fiscalité et des charges sociales plus forte : en France, elle passe de 25% du PIB (1950) à 45% (1980) ;
- la forte hausse des prix du pétrole après les chocs de 1973 et 1979.
Dans un tel contexte, vouloir relancer l'économie pour réduire le chômage par des politiques d'inspiration keynésienne conduit à une perte de compétitivité internationale, une dévaluation et une nouvelle aggravation du chômage, comme on peut le lire sur le graphique joint[1].
Les Gouvernements vont donc se retourner vers d'autres politiques qui, contrairement à celles inspirées par Keynes ne font plus du plein emploi la priorité des priorités. Les sociétés occidentales n'acceptent pas le chômage, mais elles s'y résignent parce qu'il n'existe plus d'alternative au capitalisme.
2.4.2.3. Les conséquences de l'effondrement du communisme
Elles sont très difficiles à mesurer, mais il est certain que la disparition de la seule alternative au capitalisme a libéré ce dernier des quelques craintes qui pouvaient subsister. En Allemagne, notamment, les contreperformances de la RDA ne pouvaient que conforter l'attraction de la RFA.
2.4.2.4. De nouvelles institutions guidées par « moins d'État, plus de marché »
Aux yeux des libéraux, la supériorité du marché sur l'État en économie a plusieurs fondements :
- ses défaillances sont moins graves que celles de l'État ;
- il est plus efficace tant en termes de capacités de coordination que d'incitations ;
- il est seul capable de fixer des limites à la politique et aux dégâts que peuvent faire des politiciens poursuivant des intérêts personnels (notamment se faire réélire) ;
- la politique est faite de pots de vin, de corruption, contrairement au marché qui est propre.
C'est donc sur le marché qu'il faut s'appuyer, y compris lorsqu'il accroît l'inégalité des revenus car c'est cette inégalité qui incite à créer plus de richesses donc, à terme, à améliorer le niveau de vie des plus pauvres. Comment y parvenir ?
- par la réduction de la sphère publique, notamment à l'aide de privatisation ;
- par la suppression de toutes les entraves aux initiatives privées, y compris dans les domaines bancaires et financiers ;
- par la maximisation des incitations à produire plus et travailler plus.
Dans ce contexte, la politique économique doit s'appuyer sur les quatre piliers suivants :
- assurer la neutralité monétaire en évitant toute variation intempestive de la masse monétaire et des taux de change qui perturbent les anticipations des entrepreneurs, y compris pour lutter contre l'inflation ;
- réduire le poids des dépenses publiques et équilibrer les budgets afin de ne pas fausser les choix rationnels des agents économiques sur des marchés concurrentiels ;
- éliminer toutes les entraves à la recherche de l'intérêt personnel, notamment par la fiscalité car « trop d'impôt tue l'impôt » (le rendement de l'impôt diminue avec l'aggravation de la pression fiscale sur la courbe de Laffer).
L'évaluation des politiques nées de ces principes justifierait de longues heures de cours. Limitons-nous donc à quelques conclusions très générales
- les monétaristes ont justement attiré l'attention sur certains défauts des politiques antérieures : oubli du caractère anticyclique par des hommes politiques qui n'ont pas profité des périodes d'expansion pour éponger les déficits budgétaires des périodes de dépression et qui ont entretenu une inflation par les coûts ; insuffisante prise en compte des contraintes extérieures nées de l'ouverture des frontières ; sous-estimation des effets négatifs sur la propension au travail de certaines politiques sociales...
- fort heureusement, cependant, les acquis de l'Etat Providence n'ont pas été tous éliminés, notamment en Europe, d'où une protection sociale qui a maintenu du pouvoir d'achat et évité une crise économique type 1929 ;
- la déréglementation et la privatisation, de leur côté, ont incontestablement stimulé des initiatives, mais elles n'ont pas toujours créé de la concurrence lorsqu'elles ont abouti à remplacer un monopole public par un monopole privé, ce qui a souvent été le cas pour les industries de réseau (électricité, gaz, télécommunications...), terrain des monopoles naturels, mais aussi pour les banques ou la grande distribution. D'autant que certains de ces monopoles privés, comme les chemins de fer au Royaume-Uni, n'ont pas donné de très bons résultats ;
- en outre, elles ont ouvert la voie à tous les abus comme on l'a vu dans le domaine bancaire et financier ;
- enfin, et c'est le plus grave, elles ont remis les économies capitalistes sur la voie de l'inégalité sociale qui est à l'origine de nombreux maux dont souffrent nos sociétés.
Reste à se demander ce qui, dans ces évolutions des économies capitalistes, a été commandé par la perte de leur caractère national du fait de leur ouverture et de leur intégration dans une économie mondialisée.