Dimanche 31 janvier 2010 7 31 /01 /Jan /2010 16:20

2.1. La financiarisation des économies

 

Impossible de trouver ce terme dans les dictionnaires économiques datant de plus de 20 ans. En revanche, un nombre incalculable de rubriques sur Google. Pour bien comprendre ce qu'il signifie, il est indispensable de repartir des phénomènes économiques dont il est issu, à savoir le financement de l'activité économique à court terme (moins de 12 à 18 mois) et surtout à long terme (au delà) car c'est ce dernier qui fait intervenir les institutions financières et les marchés financiers.

 

2.1.1. Comment assurer le financement d'une économie ?

 

Un particulier ou une entreprise peuvent ne pas disposer des liquidités nécessaires au moment d'effectuer un achat. L'un et l'autre se retournent donc vers une institution de crédit (le plus souvent une banque) pour emprunter soit à court terme afin de surmonter une insuffisance de  trésorerie ; soit à long terme pour financer des investissements.

 

Les formes les plus fréquentes de l'emprunt à court terme sont

-         pour les particuliers, les découverts bancaires ou les prêts à la consommation, simples ou revolving ;

-         pour les entreprises, l'escompte d'un effet de commerce :

.  promesse de régler une facture à 1,2 ou 3 mois émise par l'acheteur

   sous la forme d'un effet de commerce (lettre de change, billet à

   ordre, traite, warrants) ;

.  ce titre négociable est présenté par le vendeur à une banque

   qui le prend en charge en en payant le montant avant de se faire

       rembourser, avec intérêt, par l'acheteur : l'opération est dénommée 

       escompte d'un effet de commerce et le taux d'intérêt pratiqué taux

       d'escompte.

 

Ces crédits à court terme sont normalement financés par une simple création de monnaie bancaire (voir plus loin), sans modification des équilibres de marché, puisqu'ils correspondent à des biens ou des services qui ont déjà été produits et qui sont simplement en attente d'être vendus.

 

Le financement des activités à long terme (plusieurs années) est un phénomène plus compliqué puisqu'il concerne une  production qui n'interviendra qu'à l'issue d'un laps de temps, de 1 à 5 voire 10 ans (dans le cas, par exemple, d'un nouvel avion ou d'une centrale nucléaire). L'opération consiste donc à mettre en relation (voir figure 1).

-         des détenteurs d'épargne, cette dernière résultant d'un excédent de richesse tiré d'activités passées (capacité de financement)

-         des entrepreneurs, développant des activités futures par des investissements matériels ou immatériels (formation, R&D...), des particuliers désireux d'accéder à la propriété ou des administrations (nationales ou locales) engagées dans des programmes d'équipement (besoins de financement).

 

Hors cas d'autofinancement total (ce qui a longtemps été le cas de l'agriculture), ce financement exige des intermédiaires sous la forme

-         d'institutions : banques, caisses d'épargne, sociétés financières qui ne reçoivent pas de dépôts, fonds d'investissements, dont certains spéculatifs (hedge funds) ;

-         de marchés financiers, principalement organisés autour des bourses de valeur comportant un marché primaire (première émission d'actions ou d'obligations par des entreprises) et secondaire (achat/vente de titres existants).

 

 Institutions et marchés (ces derniers étant aussi des institutions) ont une double fonction :

-         drainer vers les investisseurs l'épargne disponible, soit nationalement soit en faisant appel à l'étranger (fonds souverains, par exemple), ce que l'on qualifie de financement non monétaire, car issu de moyens financiers  pré-existants, via les bourses et/ou les banques ;

-         créer des moyens de financement en prêtant plus que le montant de l'épargne drainée ce que l'on désigne par financement monétaire ;  ce faisant, les banques, qui seules ont ce pouvoir, exerce une fonction  d'intermédiation puisque épargnants et prêteurs n'ont plus de rapport direct comme dans le cas du financement non monétaire.

Au cours du temps, l'importance de chaque fonction (ou de chaque voie de financement) a évolué : la désintermédiation (recul du financement monétaire au profit du non-monétaire) a caractérisé les années 1980 , comme nous allons le voir. 

 

Ces institutions financières ont des antécédents aussi anciens que le capitalisme puisqu'ils apparaissent avec le commerce au long cours qui fait irruption dans l'économie de l'Europe occidentale à partir du XIe siècle (voir genèse de la mondialisation in chapitre 3). Dans le cadre de chaque économie, ces institutions financières se sont ensuite développées à des rythmes et selon des modalités très différentes, mais toujours sous un contrôle étroit des monarchies qui avaient grand besoin des banquiers pour financer leurs fastes ou leurs guerres tout en redoutant leur puissance (cas des Templiers exterminés par Philippe Le Bel, au début du XIVe siècle, voir le premier tome des Rois maudits de Maurice Druon).

 

Beaucoup plus tard, ce sont les crises financières qui ont poussé les pouvoirs publics à réglementer le système financier. En Grande Bretagne, dès la fin des guerres napoléoniennes ; en France, au cours du Second Empire ; aux Etats-Unis au début du XXe siècle et surtout après la crise de 1929 avec l'adoption du Glass-Steagle Act.  L'abandon de  cet encadrement des institutions de crédit, par étapes, à partir des années 1960 et surtout 1980, est l'une des principales origines du passage du financement à la financiarisation des économies dans le monde. 

 

2.1.2. Du financement à la financiarisation

 

Pour bien comprendre le passage du simple financement à la financiarisation des économies, il faut essayer de définir cette dernière :

-         dans une acception macro-économique, elle s'est manifestée par une forte croissance des activités financières dans le PIB : 10% en moyenne, mais beaucoup plus dans certains pays ;

-         au plan microéconomique, elle s'est traduite par un endettement croissant des ménages, comme on l'a vu dans le chapitre 1 ;

-         mais aussi par une tendance, dans les entreprises, à une valorisation des actifs par référence aux seules valeurs boursières ;

-         et dans les établissements financiers par un développement de  l'ingénierie financière tous azimuts, notamment en direction des produits dérivés ;

-         ce à quoi, certains ajoutent que la financiarisation a surtout pris la forme d'une transformation de l'actionnariat

.    des sociétés publiques : substitution d'actionnaires privés aux actionnaires publics ;

.    et privées : remplacement d'un actionnariat stable tels que celui des grandes banques par un actionnariat plus volatil exigeant des rendements élevés[1].

 

Comment les activités de financement à long terme se sont-elles muées en financiarisation des économies ? Henri Bourguinat propose une explication résumée par la formule des « 3D » : déréglementation, décloisonnement et désintermédiation.

 

Déréglementation

 

Allemagne mise à part (son modèle de banque universelle remonte aux réformes de Bismarck au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle), la plupart des pays industrialisés avaient introduit une séparation dans les activités de leurs banques. 

 

-         En France, les banques étaient spécialisées depuis le Second Empire : simple principe de précaution, pour éviter la répétition de faillites retentissantes, L. Germain, fondateur du Crédit Lyonnais, avait imposé la séparation entre banque de dépôts qui ne doivent s'engager qu'à court terme et banques d'affaires ou haute banque, qui pouvaient placer de l'argent dans les entreprises mais n'avaient pas le droit de recevoir des dépôts à vue et de créer de la monnaie scripturale (voir plus loin) et qui ne pouvaient donc utiliser que leurs capitaux propres ou ceux dont la gestion leur avait été confiée.

 

-         Aux  Etats-Unis, après une longue période d'anarchie, le réseau de

 banques nationales mis en place au début du XXe siècle joue le rôle de banque centrale, mais son impuissance à prévenir la spéculation des années 1920 puis la crise de 1929 pousse le Congrès à adopter le Glass-Steagle Act en 1933 qui sépare les banques commerciales des banques d'investissement afin de protéger les déposants des premières des risques de  spéculation des secondes.

 

-         Au Royaume-Uni, depuis 1825, les opérations courantes étaient aux mains des «Big Five » qui ne participaient qu'indirectement au financement des investissements, lesquels relevaient des banquiers marchands de la Haute banque qui jouaient un rôle essentiel dans les implantations d'entreprises britanniques à l'étranger aux côtés des nombreuses filiales de banques étrangères installées dans la City.

  

 A partir des années 1960, la séparation entre banques de dépôts et

 banques d'affaires commence à s'assouplir.

 

En France, parallèlement à l'autorisation  d'ouvrir de nouveaux guichets et de nouvelles agences, les banques obtiennent le droit d'attirer une partie de l'épargne liquide en offrant à leur clientèle des moyens de placement qui bénéficient d'avantages fiscaux, type épargne logement ou Codevi. De moins de 10% des dépôts bancaires, la part de cette épargne liquide est montée depuis à presque 40%. Mais le grand changement intervient le 1er janvier 1985, Pierre Bérégovoy étant ministre des finances, avec l'abolition de la séparation entre banques de dépôt et banques d'affaires ainsi qu'entre marchés financiers à court terme (monétaire) et à très long terme (obligations).  Les banques françaises, comme celles de tous les autres pays européens, calquent leur organisation sur le modèle de la banque universelle allemande qui, depuis Bismarck, mobilise une partie des dépôts des particuliers au profit des investissements industriels. Mais elles sont aussi soumises à la concurrence des autres opérateurs sur les marchés financiers. A quelques rares exceptions près (les Caisses d'épargne ou La Poste), tout le monde peut faire tous les métiers.

 

Aux Etats-Unis,

-         le système bancaire commence  être dérégulé au début des années 1980 avec l'arrivée de Ronald Reagan au pouvoir, avec comme principale conséquence une évasion fiscale massive vers des paradis fiscaux dont le nombre se multiplie, notamment dans les Antilles (voir plus loin) ;

-         au milieu de cette même décennie, cette même administration républicaine aide les banques à « découvrir » des milliards de dollars d'actifs en les autorisant à évaluer sur leur bilan de l'année en cours l'anticipation de leurs futurs profits (goodwill) puis à franchir les barrières que leur avait imposé la FED en leur permettant d' investir dans de nouveaux domaines à risques, voire à acheter des obligations pourries[2];

-          finalement en 1991, le Glass-Steagle Act de 1933 est aboli.  Désormais, pour ouvrir un compte ou faire des opérations financières, un Américain peut s'adresser indifféremment à une banque, un assureur ou une maison de gestion de portefeuille.

 

Décloisonnement

 

Dans plusieurs pays, la déréglementation n'a pas été suivie immédiatement d'un décloisonnement entre activités financières nationales et internationales ou/et financements sectoriels (immobilier, agricole, industriel, administrations...). A l'origine, il avait été mis en place, comme la réglementation, pour des raisons de sécurité liées aux risques d'une transformation des dépôts à court terme en crédits à moyen et longs terme :  un euro déposé en caisse d'épargne y reste en moyenne 16 mois, alors que déposé par un particulier dans un compte courant, il n'y reste que 25 jours et par une société 2 jours.

 

Exemple de ce cloisonnement, les institutions de crédit en France composées de[3] :

-         des banques dites AFB, parce qu'affiliées à l'Association française des banques, après avoir été inscrites au Conseil national du crédit (CNC) ;

-         banques du secteur mutualiste et coopératif, appelées autrefois banques à statut spécial parce que bénéficiant de dérogations et échappant à la réglementation du CNC : Crédit agricole, Crédit mutuel, banques populaires...;

-         le Crédit municipal ou réseau des Monts-de-piété disposant d'un monopole du crédit sur gage corporel ;

-         les sociétés financières qui ne reçoivent pas de dépôt mais peuvent prêter sur leurs fonds propres ou sur des emprunts obligataires : crédit bail, crédit à la consommation, affacturage...;

-         les institutions financières non bancaires, généralement d'origine publique, notamment les Caisses d'épargne (notamment réseau de l'Ecureuil fondé en 1837), la Banque postale que l'Etat utilisait autrefois pour payer les pensions et, au dessus de toutes la Caisse des Dépôts et Consignations, fondée en 1815 par Louis XVIII pour payer l'indemnité de guerre de la France et reprendre à son compte la dette qui en résultait en s'appuyant sur la propriété des forêts domaniales. Depuis 1836, elle draine les fonds collectés par les Caisses d'épargne, gère les caisses de retraite du secteur public ainsi que les fonds que l'Etat veut protéger (ceux des mineurs sous tutelle, par exemple).

 

Ces cloisonnements, en France comme ailleurs, vont tous disparaître au cours des années 1980 et déboucher sur une intégration internationale de tous les marchés jusque là cloisonnés, intégration rendue possible par la suppression des contrôles des changes entre 1986 et 1989. Avec l'appui de l'outil informatique, tous les établissements de crédit vont ainsi entrer en concurrence, mais, comme si cette concurrence entre eux ne suffisait pas, ils vont aussi affronter la concurrence des établissements financiers.

 

Désintermédiation

 

Comme indiqué plus haut, il s'agit du recul du financement monétaire au profit du non-monétaire, c.à.d. de celui obtenu sur les marchés financiers qui se multiplient, comme nous  le verrons plus loin.

 

2.1.3. Les manifestations de la financiarisation des économies

 

Elles sont impossibles à toutes identifier car elles ont envahi la vie économique à tous les niveaux et influencé les comportements de tous les acteurs : consommateurs empruntant pour des achats quotidiens ; épargnants acceptant de risquer leurs fonds pour en tirer plus de profit ; entreprises guidées par des objectifs financiers plus qu'industriels ; spéculateurs présents sur tous les marchés....Cette forte prégnance de la financiarisation repose sur un certain nombre de changements organisationnels engendrés par les « 3D ».

 

Vive compétition entre organismes et nouveaux métiers des banques

 

Traditionnellement le financement non monétaire relevait principalement des bourses de valeurs dont le développement a accompagné l'essor du capitalisme : créé au XIVe siècle, le Royal Exchange de Londres fait des émules dans le reste de l'Europe au XVe siècle, puis aux Etats-Unis au XVIIIe siècle avec l'apparition du New York Stock Exchange. A partir des années 1980, elles se sont multipliés avec la création de marchés

-         hors cote, organisés eux aussi par des agents de change, mais pour des actions qui n'ont pas encore accédé à la cotation, c.à.d. inscrites à la cote des valeurs mobilières admises en bourse

-         technologique, tel que le Nasdaq à New York...

 

Cette multiplication a accompagné un gonflement des volumes d'activité : celle de la Bourse de Paris qui n'a pourtant pas été la plus exubérante du monde est ainsi passée de 27% du PIB en 1987 à plus de 100% en 2007.

 

A l'origine de cette multiplication, un gonflement de liquidités en quête de placements, surtout aux Etats-Unis, avec l'extension des retraites par capitalisation, le développement des assurances privées et l'afflux de capitaux étrangers, notamment les pétro-dollars issus des deux chocs pétroliers des années 1970 (voir chapitre 3).

 

La gestion de ces liquidités a suscité la création de Fonds d'investissements  qui sont devenus les intervenants les plus puissants du système économique mondial. Avant que la crise de 2008 en fasse disparaître quelques milliers, ils étaient au nombre d'environ 10 000.   Entre eux, une distinction s'impose entre[4] :

-         ceux appartenant à la famille des  private equity  collectent de l'argent auprès de certains épargnants pour la placer en actions d'entreprises non cotées en bourse ; pour améliorer la rémunération des placements, ces Fonds investissent dans des opérations dites de levier (Leveraged Buy Out -LVO) qui consiste à racheter une entreprise à l'aide d'un prêt bancaire dont le coût est inférieur au taux de rentabilité attendu de la cible ;

-         ceux, moins nombreux, toujours dans la famille des private equity se sont spécialisés dans le capital-risque et investissent dans de petites entreprises à fort contenu technologique et sur un horizon rarement inférieur à 5 ans ;

-         ceux, enfin qui acceptent de prendre des risques que les autres refusent en investissant à très court terme (de quelques semaines à quelques mois) sur des actifs éminemment liquides (monnaies, matières premières...) et dont le rôle déstabilisateur est bien apparu avec l'envolée puis le recul des prix du pétrole en 2008.

 

De 27 G$ levés en 2004, ils sont passés à 112 en 2006 et gérés en 2007 plus de 2200 G$, grâce aux 15 à 30% par an qu'ils promettent aux détenteurs de capitaux.  Parmi les plus puissants, le Hedge Funds Standard Board (HHSB) dont le bureau est composé des plus gros acteurs du marché européen tels le britannique GLG ou le suisse Man. Il s'agit cependant d'une exception, car l'Europe n'est pas parvenue à rivaliser avec les Etats-Unis sur ce terrain, peut-être par absence de fonds de pension de ce côté de l'Atlantique. Depuis la crise, l'opacité de leur gestion, l'instabilité des cours que leurs opérations provoquent et les déstructurations industrielles dont ils sont responsables sont de plus en plus dénoncés, notamment dans le cadre du G8.

 

L'intervention de ces Fonds sur les marchés financiers a fortement avivé la concurrence  avec les opérateurs traditionnels dont les banques qui, voyant   leurs marchés se rétrécir, ont réagi

-         dès les années 1980 en se diversifiant vers la gestion d'actifs, la bancassurance, la monétique et un peu vers la prise de participation dans des sociétés (private equity) ;

-         puis, au cours des années 1990, suite à quelques crises aux États-Unis, au Japon ou en France (affaire du Crédit Lyonnais), elles ont franchi un pas supplémentaire en mettant au point des programmes de gestion des risques et des opérations de marché qui les ont conduit à sortir des crédits de leur bilan pour pouvoir en faire de nouveaux (voir plus loin à propos de la création monétaire).

 

Ce faisant, les banques ont changé de métier : de preneur et diviseur de risques, elles se sont muées en courtiers (brokers) de risques. En pratiquant la titrisation (voir chapitre 1), elles se contentent de transmettre le risque à d'autres en prenant au passage une confortable commission. Avec des rentabilités annuelles de 40 à 50%, ces opérations ont progressivement marginalisé les opérations usuelles de dépôts et de prêts ne rapportant « que » 10 à 15%.

 

Extension de la finance à de nouveaux terrains d'activité

 

Multiplication des opérateurs, concurrence de plus en plus vive entre eux puisque chacun peut intervenir sur le terrain de l'autre, conduisent à élargir la sphère des activités financières. C'est ce qui s'est passé notamment en direction des marchés dérivés devenus le domaine par excellence de la spéculation, laquelle a nourri l'essor du trading et les rémunérations exubérantes des traders (bonus).

 

 

 

 

 

 

Sans trop entrer dans le détail d'opérations qui sont devenues d'une extrême complexité, on peut retracer comme suit l'essor des produits et marchés dérivés.

 

-         A l'origine, les contrats à terme qui consistent à acheter de la monnaie, des actions ou des produits non pas au comptant (je paye et prends immédiatement livraison de ce que j'ai acquis) mais à terme (dans 1, 2, 3 mois ou plus) parce que je n'en ai pas immédiatement besoin, que je ne veux pas encombrer mes stocks ou que je ne dispose pas de l'argent nécessaire au règlement.

Néanmoins,pour ne pas être pris de court et être certain de disposer en temps voulu des devises étrangères pour payer mes fournitures ou du pétrole pour alimenter ma raffinerie, je passe aujourd'hui un contrat (forward) avec un fournisseur qui prévoit

. le volume et la qualité des biens acquis

.  la date de livraison

.  le prix qui est celui d'aujourd'hui, seul connu.

 

-         Ce faisant, acquéreur et fournisseur prennent le risque d'une variation des prix, de taux de change ou de taux d'intérêt, d'ici la date de livraison

. si le prix baisse, l'acquéreur aura perdu la différence avec le prix de

  son contrat :

. si le prix s'élève, le fournisseur également.

Les sommes en jeu peuvent être énormes, par exemple pour une entreprise qui achète des matières premières en dollar et vend la majorité de sa production en yen. Elle est donc contrainte de chercher une couverture à l'encontre des fluctuations de taux de change.

 

-         Chacun va donc tenter de se couvrir, c.à.d. de s'assurer contre une variation de prix qui lui serait défavorable. Pour ce faire, ils doivent trouver un spéculateur disposé à prendre un risque inverse c.à.d. à parier à la hausse pour celui qui redoute la baisse et inversement. L'acquéreur et le vendeur vont ainsi transférer le risque sur un tiers, moyennant une commission perçue par l'intermédiaire sur ce type de contrat (future). Comment ?

 

-         Si le spéculateur est facile à trouver ce peut être par un contrat à terme de gré à gré (over-the-counter) dont les termes ne sont pas codifiés et qui consiste à ce que l'acquéreur, lors de son contrat d'achat passe au même moment un contrat de vente du même bien, à la même échéance et au même prix, étant entendu qu'il ne vend pas réellement un bien mais une quantité de risque. Si finalement le prix a baissé, il ne perdra rien puisque l'acquéreur du future lui payera bien le prix convenu initialement.

 

-         Dans les faits, ce type de contrat sur mesure n'est pas facile ou est coûteux à réaliser. Les agents économiques vont donc s'adresser à des marchés organisés dits marchés de produits dérivés sur lequel se rencontrent des vendeurs et des acheteurs de risques à terme. Les contrats qu'ils vont passer entre eux se différencient des contrats de gré à gré  :

. parce qu'ils portent sur des produits standardisés : 1 000 barils de West Texas Intermediate sur le NYMEX à New York, par exemple ;

. parce que vendeurs et acheteurs ne se connaissent plus : ils ne sont mis en contact que par des tableaux informatisés et n'ont, les uns et les autres, qu'un interlocuteur qui est la chambre de compensation du marché ;

. parce que les transactions y sont très sures, plus values et moins values étant réglées tous les jours automatiquement sur le compte des intervenants (appel de marge) ;

. parce qu'ils permettent le jeu poussé de l'effet de levier (déjà cité plus haut) puisque le contrat peut être passé par une simple garantie de 3% du montant concerné.

 

-         Ce n'est là que le début de l'histoire car ces futures ou papiers (par opposition aux physiques) peuvent faire l'objet d'options, de trocs (warrants) ou utilisés comme supports d'autres paris financiers par un arbitragiste qui surveille minute par minute toutes les transactions sur les écrans de son ordinateur afin de profiter des imperfections du marché en réalisant instantanément des opérations simultanées de ventes et d'achats. Il vendra, par exemple, à terme du charbon qu'il livrera avec du charbon acheté au comptant avec de l'argent emprunté au même moment !  

 

-         Ces marchés ne datent pas d'hier. Sans l'informatique, celui des ventes à terme de tulipes a si bien fonctionné en Hollande au XVIIe siècle qu'il s'est achevé sur l'undes premières bulles financières du capitalisme. Ils ont ensuite connu leur heure de gloire dans le Chicago du XIXe siècle, avant de repartir de plus belle à partir des années 1970 avec les créations des :

.   Chicago Boards Options Exchange devenu le Chicago Board of

     Trade (CBOT), puis le Chicago Mercantil Exchange (CME),

     International Money Market (IMM) encore à Chicago

.   London International Financial Futures Exchange (LIFFE), le plus

    grand d'Europe

.   l'EUREX en Allemagne et en Suisse

.   le MONEP et le MATIF en France, ce dernier Marché à terme

    International de France, créé le 20/02/1986...

 

-         Au 31/12/2007, la Banque Mondiale a estimé que les encours de ces marchés à terme étaient de l'ordre de 681 000 G$, soit 10 fois la somme des PIB de tous les pays du monde.

 

La  création de ces marchés de produits dérivés a, de fait, ouvert une boite de Pandore en attirant des intervenants n'ayant l'intention ni de livrer ni de prendre livraison de la marchandise mais intéressés à parier sur la variation de prix, en achetant y compris avec de l'argent emprunté puis en revendant avant le terme du contrat. Ces marchés ont donc des fonctions différentes selon les acteurs

-         pour ceux qui disposent réellement de la marchandise ou qui la convoitent, ils fonctionnent comme une assurance,

-         pour les autres (spéculateurs), ils fonctionnent comme un casino où l'on parie.

 

Alors que les spéculateurs « classiques »suivent la tendance en achetant lorsque le prix monte et en vendant lorsqu'il baisse, les spéculateurs d'indice achètent uniquement et poussent donc  à la hausse, comme l'a illustré l'envolée des prix du pétrole entre 2007 et juillet 2008. Pourquoi le retournement ? Tout simplement par peur du projet de  « Stop Excessive Energy Speculation Act » issu de la déposition devant le Sénat des Etats-Unis de Mike Masters en mai 2008[5].

 

Aux Etats-Unis, la Commodity Futures Trading Commission (CFTC) a vainement tenté de limiter l'activité de ces intervenants qui ont tourné la réglementation en contractant des swaps (échange de 2 monnaies ou de 2 taux de change) par lesquels était promis aux investisseurs institutionnels des sommes correspondant aux gains observés sur les marchés des matières premières[6].

 

Cette financiarisation, ce morcellement des risques  ont contribué à substituer aux relations de confiance qui fondaient traditionnellement le crédit (confiance et crédit sont de quasi-synonymes) des myriades de transactions anonymes où le virtuel remplace le réel, où la liquidité des placements, c'est-à-dire la possibilité de quitter le navire à tout moment, a cru pouvoir remplacer les garanties qu'apportait la confiance » . On a vu le résultat : la liquidité ne garantit rien dans une crise systémique et « le public a découvert avec stupéfaction que les banques ignoraient ce que contenait leur bilan »[7]. Surtout lorsque leurs opérations sont dispersées dans nombre de pays du monde.

 

Multiplication des places offshore et mondialisation des transferts

 

Si la financiarisation a envahi toutes les activités économiques (on verra plus loin leurs interférences avec la vie industrielle), elle s'est aussi étendue dans toutes les régions du monde, incluant des places offshore qualifiées de paradis fiscaux parce qu'elles échappent à toute réglementation.

 

Cette extension géographique de la finance a été rendue possible par les progrès de l'informatique qui ont facilité les transferts internationaux :

-         en dollars de 1990, le prix de la communication téléphonique New York-Londres est tombé de 189 $/minute en 1930 à 36 $ en 1970, 3 $ en 1990 et quasiment rien aujourd'hui avec Internet

-         des programmes informatiques gèrent le déplacement de sommes qui peuvent faire le tour du monde parfois plusieurs fois par jour ;

-         alors que les échanges internationaux de biens et services se situent autour de 12 000 G$/an, les opérations sur les marchés des changes ont dépassé en 2007 les 3 000 G$/jour, soit une multiplication par 6 en 9 ans ;

-         en France, alors que la valeur des exportations/importations étaient de 420 G€ il y a quelques années, les entrées et sorties de capitaux à des fins de placement financier atteignaient 6 500 G€ dans chaque sens, soit 4 fois le PIB[8].

 

Grands bénéficiaires de cette mobilité, les places offshore où à partir des États-Unis ou de l'Europe une société peut, en moins de 3 minutes, ouvrir un compte dans l'une des milliers de banques qui y sont installées aux côtés des Fonds d'investissement, Fonds de pension.... Ainsi, les seules banques françaises y ont ouvert un nombre incalculable de filiales :

-         189 pour BNP-Paribas

-         115 pour le Crédit Agricole

-         90 pour les Banques Populaires

-         57 pour la Société Générale...

 

Pourquoi un tel attrait ? Parce que ces places répondent à 4 critères :

-         fiscalité inexistante ou symbolique

-         secret bancaire absolu et comptes à numéro

-         accueil de non-résidents sans activité économique (boite à lettres)

-         refus de pratiquer l'échange d'information avec d'autres Etats lorsque ces derniers cherchent à identifier les fraudeurs. 

 Bon exemple de ces places offshore, les Iles Caïmans de la Jamaïque, soit pour 35 000 habitants, 400 banques où sont déposés 500 G$ !

 

Elles ne sont pas les seules, puisque on estime que 10 000 G$ sont placés en Belgique, au Lichtenstein, à Monaco, en Andorre, à Jersey et Guernesey, à Singapour...voir carte.

 

Cette liste est très incomplète parce qu'en ont été exclus les pays qui

-         sont sortis de la « liste noire » établie par le Groupe d'action financière (GAFI) après le G7 de 1989

-         et qui se sont engagés auprès de l'OCDE à aménager leur secret bancaire pour pouvoir sortir de la « liste grise » avant le 10 mars 2010.

ce qu'ils ne font que sous de vigoureuses pressions comme celles du fisc étasunien sur l'Union des Banques Suisses (abandon des poursuites pouvant conduire à la confiscation des avoirs de l'UBS sur le sol des États-Unis contre communication de 10 000 citoyens US en délicatesse avec leur administration fiscale).

 

A l'initiative de la France et de l'Allemagne, le G20 réuni à Londres début avril 2009 a décidé de lutter contre les paradis fiscaux non coopératifs. Nous verrons (chapitre 4) ce qu'ils envisagent de faire.

 

Premières conclusions sur la financiarisation

 

La concurrence exacerbée entre banques et organismes financiers, au premier rang desquels les Fonds d'investissement, est allée de pair avec une explosion de l' endettement, aux Etats-Unis notamment où

-         celui des ménages avaient atteints en 2007 13 800 G$, soit 46 000 $ par personne[9], d'où des taux d'épargne ridiculement bas (moins de 5%), parfois même négatifs (en 2005) ;

-         celui des étudiants qui cumulent, en moyenne, une dette de 20 000 $ à la fin de leurs études ;

-         celui de l'Etat fédéral qui doit emprunter chaque jour 2 G$ au reste du monde uniquement pour régler les intérêts de sa dette, laquelle résulte d'un double déficit budgétaire (244 G$ en 2007) et commercial (738 G$ la même année) – il s'agit comme nous le verrons au chapitre 3, de la différence entre les valeurs des importations et des exportations,

-         ce qui aboutit à un endettement  américain de 230% du PIB, contre 30% lors de la crise de 1929 !

 

Nés de la libéralisation des marchés et des institutions financières, surtout à partir des années 1980,  concurrence et endettement ont été exacerbés par

-         la globalisation financière, c.à.d. la constitution d'un vaste marché mondial de capitaux sur lequel les gestionnaires de fonds peuvent arbitrer 24h sur 24 entre ce qu'ils jugent les meilleurs placements ;

-         cette mobilité/fluidité a été rendue possible par l'essor de l'informatique, les nouvelles techniques de communication (Internet) et le développement des mathématiques financières dont l'école française a été (faut-il s'en féliciter ?) l'un des fleurons.

 

On comprend donc que la crise qui en a résultée n'a pas de solutions nationale, d'où les appels du G8 (depuis sa réunion de Londres en avril 2009) à de nouvelles régulations mondiales des fonds d'investissement, des marchés des capitaux, des paradis fiscaux....(voir chapitre 4). Mais avant d'aborder la question des possibles thérapeutiques, nous devons continuer l'étude du diagnostic car la finance n'est évidemment pas indépendante

-         ni de la monnaie

-         ni de la production/consommation, donc de la gouvernance des entreprises

lesquelles ont aussi beaucoup changé depuis les années 1970.



[1]    Matouk Jean. Liaison Energie-Francophonie, 80, 3ème trimestre 2008, pp. 71-77

[2]    Stiglitz Joseph. Quand le capitalisme, op. cit, pp. 73-74.

[3]    Tout ce qui suit est tiré de Albertini Jean-Marie. Les nouveaux rouages, op. cit, pp. 145 et suivantes.

[4]    Voir Pastré Olivier et Sylvestre Jean-Marc. Le roman vrai, op. cit, pp. 111-115

[5]    Jorion Paul. La crise, op.cit, pp. 164-167.

[6]    Détails de l'opération in Jorion Paul. La crise, op. cit, pp. 152-159.

[7]    Calame Pierre. A crise structurelle, réponse globale. Il faut surmonter l'obstacle de l'ignorance. Le Monde, 18.03.09, p. 20.

[8]    Albertini Jean-Marie. Les nouveaux rouages, op. cit, p. 162

[9]    Les Pay Day Loans sont des échoppes qui moyennant un taux d'intérêt pouvant atteindre 100% prêtent de l'argent sans aucune condition autre qu'un chèque post-daté ! Pastré Olivier. Le roman vrai, op. cit, p. 72.



 

 

Par Jean-Marie MARTIN-AMOUROUX
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