Dimanche 31 janvier 2010 7 31 /01 /Jan /2010 16:25

1.5. Vue d'ensemble sur la crise et premières interprétations

 

Nul ne sait encore à quoi ressemblera l'économie mondiale en sortie de crise mais il y a fort à parier que l'écart entre vieilles économies industrialisées et jeunes économies émergentes se sera accru. Non seulement sous l 'effet mécanique des différences de rythmes de croissance mais aussi sous celui du plus grand dynamisme des multinationales basées dans les seconds. Parmi ces dernières, les groupes indiens Reliance Communications (100 M de clients), Tata (Steel, Power, Motors, Chemicals), Mittal ; les groupes mexicains Telmex et America Movil, propriété de Carlos Slim (2ème fortune du monde) en passe d'acheter le New York Times ; les grands groupes pétroliers et charbonniers chinois qui investissent sur tous les continents...

 

Dans ce contexte, que deviendront l'Europe et l'Amérique du Nord. Les politiques de sortie de crise (chapitre 4) apporteront une partie de la réponse. Mais pour bien comprendre ce qu'elles pourront ou ne pourront pas faire, il n'est pas inutile de revenir sur la nature de la crise de 2008.

 

1.5.1. Comparaison avec les crises précédentes

 

La crise de 2008 n'est évidemment pas la première.

-         Dans les formations sociales pré-capitalistes, les crises étaient physiques ;  elles se manifestaient de façon récurrente par des pénuries de bois de feu ou des disettes alimentaires, entraînant des migrations et/ou des réductions de la taille des populations.

-         Avec l'apparition de la monnaie, des crises monétaires ont été provoquées par la pénurie de métaux précieux (or ou argent) qui se terminaient par des retours locaux au troc et par des contactions d'activité jusqu'à reconstitution du stock métallique.

 

A partir du XVIIe siècle, l'introduction de la monnaie scripturale (papier) est à l'origine de nouvelles crises, financières, qui ne sont plus engendrées par des pénuries. Le mouvement des actifs financiers, en effet, ne peut pas, contrairement à celui des biens physiques, être régulé par des prix. Alors que la hausse de ces derniers freinent puis stoppent la croissance de la demande d'un bien, elle est impuissante à le faire pour des actifs financiers dès lors qu'ils peuvent être acquis à crédit. Ce dernier est à l'origine d'un processus cumulatif d'autovalorisation : plus le prix de l'actif augmente, plus il garantit de nouveaux crédits, lesquels stimulent la demande, donc la hausse des prix... jusqu'à ce qu'en l'absence de régulations, quelques prêteurs prennent peur, stoppent les prêts et renversent le processus. Offre et demande de crédit ne sont pas indépendantes l'une de l'autre mais sont des fonctions croissantes de la hausse des prix des actifs[1].

 

Toute  l'histoire du capitalisme a été ponctuée de crises financières dont certaines se sont muées en crises économiques de surproduction[2]. Deux d'entre elles sont restées dans les mémoires : 

 

-         « la grande dépression de 1873-1895 » entrainant un effondrement de la production et des prix de 20 à 30%, en 1874-75, suite au krach boursier de Vienne et de plusieurs places allemandes ;

-         « la grande crise de 1929-1933 » qui a jeté dans les rues des villes américaines et européennes des millions de sans emploi après le Jeudi Noir (24 octobre 1929) et le Mardi Noir (29 octobre) de Wall Street.

 

Depuis 2008, les références à la crise de 1929 sont fréquentes et méritent que l'on s'y arrête, tout en sachant que la comparaison ne peut encore qu'être partielle puisque la première crise a duré 3 années consécutives suivies d'un rebond et d'une rechute en 1937. Peut-on s'en sortir plus vite en 2009 ?

 

Point commun entre les deux crises : elles sont engendrées par des bulles spéculatives : au début des années 2000 comme cours des années 1920, l'enrichissement paraît à la portée de quiconque dispose de quelques dollars ou euro pour acheter des actions dont les cours ne cessent de monter.  A la base des deux crises, donc, un excès de liquidités qui favorise l'endettement des ménages, surtout dans le monde anglo-saxon. Derrière cet excès de liquidité, le laxisme des banques peu régulées (1929), plus régulées mais capables de tourner les régulations (2008).

 

Christian Saint Etienne résume bien cette analyse en concluant que deux mèches sont à l'origine de l'explosion de la bombe : une lente (les subprimes) et une courte (la faillite de Lehman Brothers), les deux sortant d'un baril de poudre faite de spéculations et d'abandon des normes prudentielles par le système bancaire[3].

 

Pour Michel Aglietta, aucun doute : la crise actuelle est bien une crise endogène au cycle financier (essor, emballement jusqu'au paroxysme puis retournement, peur et désordre). Elle est inhérente à l'instabilité de la finance qui a deux causes principales : la spécificité de la formation des prix des actifs (voir plus haut) et les comportements collectifs à l'égard de la monnaie qui peuvent être violents (actifs financiers et monnaie sont liés parce que les premiers ne peuvent se valoriser que par une transformation en monnaie, laquelle peut être empêchée par une pénurie de liquidité)[4].

 

Au delà de ce fond commun, quelques différences, cependant.

 

Parmi les victimes de la crise, toujours des paysans en 2009 (on vient de le voir en France), mais moins qu'en 1929 dans une Amérique encore très rurale, comme le rappellent  « Hard Times » de Studs Terkel qui donne la parole à ceux qui ont vécu la crise : « Les fermiers ont perdu tout espoir. On ne s'achetait plus rien entre voisins parce qu'on n'avait plus rien. Tout allait aux créanciers et ça ne leur suffisait jamais. .. On se chauffait au grain. C'était moins cher que le charbon. Un comté à l'est d'ici, ils se sont chauffés au maïs tout l'hiver. Vers 1932-1933. Avec du maïs, on pouvait même pas se payer à manger...Pour éviter l'effondrement des prix, les gens jetaient leur production... Les fermiers bloquaient la route, les boites de lait étaient vidées dans les fossés et les œufs jetés par terre »[5].

 

Autre différence de taille, même si les hommes politiques ont souvent la mémoire courte, ils se sont souvenus des erreurs de leurs prédécesseurs :  face à la récession, ils avaient réagi par des politiques budgétaires et monétaires restrictives qui avaient amplifié et prolongé la crise. Depuis, l'expérience du New Deal et les enseignements de Keynes ont laissé quelques traces que l'on a retrouvées dans les politiques nationales et les tentatives d'harmonisation internationale du G20.

 

Ce dernier trait souligne une troisième différence qui tient au nombre et à la taille des économies concernées : alors qu'en 1929, la crise n'affectait directement qu'un monde capitaliste limité à l'Europe, à l'Amérique du Nord et à leurs enclaves sur les autres continents, en 2008, aucun pays du monde ne lui échappe puisque les anciens pays communistes et les économies émergentes appartiennent toutes à un même système économique.

 

1.5.2. Crise du système financier ou crise du capitalisme ?

 

La mondialisation transformerait-elle la nature de la crise ? Loin d'être seulement une crise endogène au cycle financier (Michel Aglietta), serait-elle une crise du système capitaliste aux causes exogènes multiples ? Plusieurs auteurs défendent cette thèse.

 

Selon Paul Jorion qui connait bien le système financier étasunien pour y avoir travaillé de nombreuses années, la crise actuelle s'apparente à  un soliton (énorme vague condensant en une onde unique une multitude d'ondelettes),car elle résulte d'une multitude de dysfonctionnements qui se sont accumulés depuis que la libéralisation financière a fait sauter toutes les barrières : toutes les institutions ( banques, compagnies d'assurance, fonds de pension, fondations universitaires) se sont lancées à corps perdu dans des spéculations, jusqu'à l'éclatement des bulles[6]. A l'origine de ces dysfonctionnements du système financier, un divorce entre la finance et l'économie qui remonte aux années 1950, comme analysé par Karl Polanyi que nous relirons dans le chapitre 2.

 

Emmanuel Todd  va encore plus loin. « Qui peut  encore croire que nous sommes confrontés à un simple problème financier ou de moralité ? »[7]. La crise a pour origine l'insuffisance de la demande (ce qui est largement admis) mais ce qui ne l'est pas encore c'est la cause de cette insuffisance qui n'est autre que le libre-échange, ou plus exactement, l'extension démesurée de ce dernier qui a renvoyé le capitalisme à sa vieille tradition du retard tendanciel de la demande par rapport à la croissance de la production. La crise de 2008 serait donc une crise classique de surproduction mais aggravée par un libre échange  étendu à toute la planète depuis l'effondrement du camp socialiste : les entreprises ne se positionnent plus par rapport à une demande nationale issue des salaires qu'elles distribuent, mais par rapport à une demande extérieure face à laquelle les salaires nationaux sont des coûts qu'il faut minimiser pour rester compétitif. Résultat, à la base un écrasement de la consommation ; au cerveau un afflux de capitaux qui nourrissent la spéculation financière. Ce à quoi, Jacques Attali répond qu'il faut distinguer l'Europe où les États ont limité le tassement  de la demande par des politiques sociales et les États-Unis où l'endettement systématique des ménages l'a aggravée[8].

 

Crises financière et économique plongeraient-elles leurs racines dans l'évolution des technologies ? C'est ce que soutient Michel Volle pour qui  la crise financière et les effets pervers de la mondialisation sont l'une et les autres les produits d'une informatisation mal maîtrisée car elle a autorisé l'introduction dans le nouveau système technique de comportements de prédation[9]. De ce fait, on est passé d'une économie de création de richesse à une économie de capture de la valeur dont on ne sortira qu'en domptant les systèmes informatisés.

 

Certains ajoutent aussi que la crise actuelle se distingue des précédentes

-         parce qu'elle est éthique avant d'être économique, qu'elle sanctionne l'immoralité de ses acteurs (appât illimité du gain, voracité de certains banquiers, primes aux prédateurs...), questionne l'individualisme qui s'est emparé des sociétés occidentales et démontre comment la cupidité, « stimulant individuel » est devenue un véritable système de gouvernance[10] ;

-         qu'elle va accoucher d'une nouvelle économie dans un spectre allant de la mort du  capitalisme à sa rénovation par domestication des marchés et retour du politique ;

-         que, même dans cette dernière hypothèse, elle signe la fin d'une mondialisation heureuse et d'une expansion des échanges internationaux plus rapide que celle de la production ;

-         qu'elle exprime  les limites de l'exploitation des ressources naturelles de la planète (épuisement des sources  d'énergie fossiles, pénuries d'eau, pollution des océans, changement climatique) dont l'humanité ne sortira que par une révolution technologique pour les  optimistes ou un changement radical de mode de vie pour les pessimistes[11].

 

Les hypothèses explicatives, on le voit, ne manquent pas. A nous de les démêler en remontant aux transformations des capitalismes (chapitre 2).

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1]    Aglietta Michel.  La crise. Pourquoi en est-on arrivé là ? Comment en sortir ? Paris : Michalon, 2008, 126 p (p. 12).

-         [2]     Sternberg Fritz. Le conflit du siècle. Capitalisme et socialisme à l'épreuve de l'histoire. Paris : Editions du Seuil, 1956, 670 p. Voir aussi le commentaire de Joseph Stiglitz : « L'instabilité et la surcapacité périodiques sont le fléau des économies capitalistes depuis qu'elles existent » (p. 154). Quand le capitalisme perd la tête. Paris : Fayard, 2003, 417 p.

[3]    Sortie de crise: le troisième scénario. Le Monde, 02/04/09.

[4]    Aglietta Michel. La crise, op. cit, p. 11

[5]    Le Monde des livres 18/09/09

[6]    Jorion Paul. La crise, op. cit, pp. 259-262

[7]    In « La crise, par où la sortie ? ». Le Monde, 27 mars 2009.

[8]    L'emprunt, « ce mode américain d'une demande externe au marché, a suscité de nombreux outils sophistiqués ont été créés qui ont permis de prêter sans aucun garde-fou, c'est-à-dire de transférer les risques au voisin ».

[9]    Volle Michel. Prédation et prédateurs

[10]  Ce thème est particulièrement développé par Charles-Henri Filippi dans L'Argent sans maître. Paris : Descartes & Cie, 2009, 95 p.

[11]          Heinberg Richard. Pétrole, la fête est finie. Avenir des sociétés industrielles après le pic pétrolier. Préface de Colin J. Campbell. Paris : Éditions Demi-Lune, 2008, 380 p.

Par Jean-Marie MARTIN-AMOUROUX
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés