Dimanche 31 janvier 2010 7 31 /01 /Jan /2010 16:30

1.4. Conséquences de la crise financière sur l'économie réelle[1]

 

Avant que la crise financière ne bouleverse l'économie réelle au cours du second semestre 2008 puis de l'année 2009, la crise immobilière des États-Unis l'avait déjà perturbée par le biais de la spéculation qui

-         désertant le secteur en crise

-         s'était reportée sur les matières premières, faisant flamber tous les cours dont ceux du pétrole frôlant les 150$/baril mi-juillet 2008

-         ce qui avait commencé à amputer le pouvoir d'achat dans tous les pays importateurs du précieux liquide.

 

C'est dans ce contexte peu propice à l'optimisme des consommateurs et des investisseurs que la crise financière va miner les piliers de la croissance économique. Avant d'en passer en revue les conséquences pour les principales régions du monde (notamment en terme de contraction des PIB), rappelons brièvement ce que sont les canaux de transmission entre le financier et le réel[2].

 

1.4.1. Les trois canaux de transmission

 

Comment la crise financière met-elle l'activité économique en récession, avant peut-être de la plonger dans une dépression (au delà de 2 trimestres de diminution du PIB) ? Par une réduction de la consommation des ménages, donc de l'activité des entreprises produisant des biens de consommation, laquelle  se répercute sur leurs investissements, donc sur l'activité des entreprises qui produisent des biens d'équipement... de là le chômage, donc à nouveau des pertes de revenus... entretenant un cercle vicieux...Du financier au réel, trois canaux.

 

Le premier vient de l'appauvrissement réel des agents qui ont perdu une partie de leur patrimoine du fait de la chute de la bourse, laquelle entraine une diminution de revenus et/ou  une diminution de leur richesse nette (somme des valeurs mobilières et immobilières détenues par un ménage), l'une et l'autre modifiant les habitudes de consommation. En 2008_2009, cet effet a été moins prononcé en France qu'en Italie, Allemagne et surtout Etats-Unis parce que les actifs financiers n'entrent que pour 35% dans le patrimoine net des ménages français contre 38, 44 et plus de 50% dans les autres pays. Sur la base d'une estimation moyenne aux États-Unis :

-         une baisse de 10% de la bourse

-         entraîne une diminution de 3,4% de la richesse nette de chaque ménage

-         se traduisant par une contraction de 0,7% de la consommation

on peut estimer les conséquences d'une baisse de 50% de la bourse  (soit 1 500 G$ de pertes patrimoniales) à quoi s'ajoute une forte limitation des capacités d'emprunt qui dépend dans ce pays de la valeur du bien acheté.

 

Le deuxième effet vient précisément de l'interruption de nouveaux prêts par les banques (credit crunch) qui a deux origines :

-         l'insuffisance de liquidité parce que le marché interbancaire fonctionne mal et que les banques ne parviennent plus à se refinancer ;

-         l'insuffisance de fonds propres qui limite le volume des prêts (règles prudentielles déjà mentionnées) parce qu'elles ont perdu des sommes colossales dans la crise immobilière ou dans des opérations douteuses (Jérôme Kerviel et Société Générale).

Les nouveaux crédits sont donc rares et chers. En dépit des politiques de bas taux d'intérêt des banques centrales (la FED, notamment), emprunter coûte cher pour les particuliers et les entreprises qui hésitent à reprendre leurs investissements. En 2009, les entreprises en Europe, notées BBB par Moody's, ont été contraintes d'émettre des obligations à 10% alors que le taux directeur de la BCE est tombé à 1,25% en avril 2009.

 

Le troisième effet est plus diffus mais non moins corrosif. La plupart des grandes fonctions de l'économie (produire, consommer, investir..) suppose la confiance des agents économiques dans l'avenir. Or c'est elle qui manque le plus en temps de crise, comme le révèle les innombrables sondages auprès des divers corps de métier. Tant qu'elle n'est pas restaurée, il est difficile de retrouver des taux de croissance. Mais la reprise de cette dernière est très variable d'une région du monde à l'autre.

 

1.4.2. L'arrêt de la croissance économique dans les pays de l'OCDE

 

A l'automne 2009, si le système bancaire ne paraît plus aussi menacé qu'un an auparavant et si les bourses retrouvent quelque couleur, l'économie réelle est loin d'être tirée d'affaires.

 

Aux États-Unis d'où est partie la crise, le PIB ne chutera vraisemblablement  de 50% en 3 ans comme en 1929, mais entre avril 2008 et mars 2009, l'économie a perdu 4,8 M d'emplois, si bien qu'en octobre le taux de chômage officiel a franchi la barre des 10%, soit 15,7 M de chômeurs, et avoisine 17,5%, soit 26,9 M, si l'on prend en compte le sous-emploi déguisé (emploi partiel involontaire ou « petits boulots »). Il s'agit du taux le plus élevé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, mise à part la courte parenthèse entre 1979 et 1982. En dépit du ralentissement du rythme de destruction des emplois est en train de baisser (190 000 en octobre au lieu de 741 000 en janvier),  pas de retour au plein emploi (5% maximum de chômage)  avant 2017, selon certains prévisionistes.  A cette date, certaines industries auront disparu ou auront été totalement restructurées, comme celle de l'automobile (voir chapitre 4). D'où le grand débat actuel sur le découplage entre création de richesse et emploi : si les employeurs ont mis la crise à profit pour « rationaliser » la production et élever la productivité, la reprise de la croissance pourrait ne jamais signifier le retour au plein emploi.

 

En Europe, le PIB de la zone euro devait, selon les prévisions, chuter de 4,6% en 2009, ce qui ne sera pas le cas puisqu'en France comme en Allemagne la croissance est très légèrement repartie au cours du 2ème trimestre 2009. Résultat, le PIB français 2009 ne devrait reculer que de 2,2% et peut-être augmenter de 1 à 1,5% en 2010, contre le 0,75% retenu lors de la préparation du budget. Dans les deux pays, cependant, les taux de chômage ont fortement remonté, sans espoir de stabilisation à court terme, en partie, du fait de l'incapacité des Gouvernements d'adopter une stratégie coopérative, d'où   des politiques de fort endettement (France) face à des attitudes de grande prudence (Allemagne). Dans le premier des deux pays, le rapport déficit public/PIB atteindra 8,2% en 2010, très au dessus des 3% de l'engagement européen qui ne devrait redevenir d'actualité qu'en 2014. Les efforts pour y parvenir seront d'autant plus durs que la France ne dispose pas comme l'Allemagne d' un excédent commercial de ses échanges extérieurs atteignant 5% du PIB, preuve que  le « capitalisme rhénan » a encore du bon.

 

Hors zone euro, le Royaume-Uni fait toujours figure d'homme malade de l'économie mondiale  puisque la richesse matérielle s'y est réduite depuis 6 trimestres consécutifs, soit une chute de 5,9% depuis avril 2008. Cette récession est la plus longue depuis la disponibilité d'indicateurs macroéconomiques en 1955. Le gouvernement de Gordon Brown n'a pourtant pas lésiné sur les moyens avec des injections de crédit de 37 G£ pour sauver les banques, un plan de relance de 20 G£, notamment sous forme de réduction de la TVA de 17,5 à 15%, d'un taux directeur de la Banque d'Angleterre de 0,5% accompagnant des crédits à l'économie de 200 G£ et d'une livre tombée suffisamment bas pour faciliter les exportations. Principal espoir, la reprise des activités financières  de la City où les bonus ont commencé à refleurir[3]. Mais est-ce la bonne issue ?

 

Le Japon ne se porte guère mieux car plus affecté que les autres économies de l'OCDE par la chute des échanges extérieurs compte tenu du rôle moteur qu(y jouent les exportations.

 

1.4.3. Une bonne santé rapidement retrouvée dans les économies émergentes

 

Il faut mettre à part la Russie qui est plus une économie en transition qu'une économie émergente et dont la situation est critique : peut-être -10% de PIB en 2009, une production industrielle en recul de 17% et des pertes financières de 70% entre mai 2008 et 2009.

 

Les économies des 3 autres pays formant le BRIC se portent beaucoup mieux..

 

En Chine, le taux de croissance 2009 devrait encore dépasser les 8%,  au prix de vigoureuses interventions de l'Etat destinées à remplacer les exportations ( l'excédent commercial chinois 2008 est tombé à 4,8 G$, niveau le plus bas depuis 3 ans) par une demande intérieure plus forte. De fait, le plan de 450 G€ voté en novembre 2008 s'est immédiatement transformé en autoroutes, chemins de fer, ports, canaux, immeubles de toutes sortes, sans parler de l'exposition universelle de Shanghaï au printemps 2010. Sur le marché de l'automobile, les ventes 2009 ont dépassé celles de 2008 de 85 % ! Qui dit grands travaux et automobiles dit acier.  Non contente de prendre la tête de la sidérurgie mondiale, la Chine a fait passer ses importations de fer de 445 Mt en 2008 à 468 au cours des 9 premiers mois de 2009. Dans ce contexte euphorisant, la bourse flambe. Vendredi 30 octobre, jour du lancement du ChiNext, marché chinois spécialisé dans les valeurs technologiques, les actions des 28 premières entreprises cotées sont passées de 6,8 G€ le matin à 13,9 le soir[4].

 

L'Inde, relativement protégée par sa faible extraversion et ses réserves en devises (250 G$), a encore pu croître de 9% en 2008, mais cette croissance s'est appuyée en partie  sur des investissements étrangers (25 G$ finançant son déficit courant de 3% du PIB) qui désormais se replient vers des zones plus sûres. D'où une chute déjà des 2/3 en 2008 qui va obliger l'Inde à financer son déficit commercial avec des emprunts publics faisant grimper son déficit budgétaire de 2,5 à 6,0% du PIB en 2008. Du coup, l'agence de notation Standard & Poor's lui a donné un avertissement  en la menaçant d'un déclassement qui pourrait accélérer encore la fuite des investissements étrangers. Dans l'immédiat, rien de tel : en août 2009, le PIB avait encore crû de 10,4% sur un an.

 

Le Brésil ne bat pas de tels records, mais il ne se porte pas mal du tout. Entré dans la crise parmi les derniers, le pays en est vite sorti après avoir donné la preuve de sa résistance : croissance de 5% attendue en 2009, système bancaire solide et vigoureux. Résultat, la confiance qu'il inspire attire les capitaux étrangers comme un aimant, soit une entrée de 35 G$ en un an, en partie depuis les fonds souverains d'Asie et du Moyen Orient qui achètent des titres de sa dette très bien rémunérés grâce à un taux directeur de la banque centrale de 8,75%. Cet afflux a enfiévré la bourse de Sao Paulo dont l'indice de valeur a augmenté de 76% en 2009 et accru encore ses réserves de change (231 G$) supérieures à sa dette extérieure, publique et privée, et ce bien que la baisse du dollar par rapport au réal ait tendance à l'accroître lorsqu'elle est calculée en réals. Seul point noir, cette évolution du change défavorise les exportations brésiliennes. Pour la limiter, la banque centrale achète des dollars, ce qui accroît les réserves de change mais coûte cher puisque cette acquisition s'opère en échange de l'émission de titres. Rareté dans le paysage monétaire actuel, le Brésil vient donc d'imposer une taxe de 2% sur les entrées de capitaux[5].

 

1.4.4. Quid des pays sous-développés ?

 

Last but not least, les pays en développement risquent d'être les plus grandes victimes de la crise : alors que 300 millions de personnes avaient pu se hisser au dessus du seuil de pauvreté depuis 1997 (2 $/jour), la crise pourrait effacer 60% de cette avancée en 2008 et 2009, selon la Commission pour le Développement social des Nations Unies (février 2009). Les canaux de diffusion de la crise sont en effet nombreux :

-         la baisse des transferts des migrants : dans les pays des Caraïbes et d'Amérique centrale, les remesas représentent plus de 12% du PIB (30% à Haïti), soit plus que les exportations et le tourisme ;

-         le plongeon des recettes d'exportation sous l'effet de la contraction des volumes et de la chute des prix des matières premières agricoles et minérales ;

-         la diminution des investissements étrangers et la fuite des capitaux qui vont tendre les taux d'intérêt et de change, donc rendre encore plus difficiles les investissements des nationaux.



[1]    Cette distinction est évidemment contestable car la monnaie, le crédit, l'épargne..sont bien des éléments de l'économie réelle (cf. Keynes), mais elle est pratique.

[2]    Tremoulinas Alexis. Comprendre, op. cit, p. 49.

[3]    Le Monde 25/10/09.

[4]    Le Monde, 09/11/09, p. 27

[5]    Le Monde 27/10/09

Par Jean-Marie MARTIN-AMOUROUX
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