1.1. Point de départ : la crise des subprimes aux États-Unis
Ne pas confondre avec une crise du logement (offre <demande) : la crise immobilière est caractérisée par une offre>demande,
cette dernière étant évidemment limitée à des consommateurs solvables. Il s'agit donc d'une bulle qui peut coexister avec une crise du logement pour les consommateurs non solvables, jetés à la
rue, alors que les banques ne savent plus que faire de leur stock de logements vides.
De telles crises ne sont pas nouvelles. La dernière, aux Etats-Unis, datait des années Ronald Reagan (1980). Laissons Joseph Stiglitz
nous en conter les péripéties[1].
Par crainte de l'inflation, la FED avait poussé les taux d'intérêt à des niveaux jamais atteints : le corporate bond rate qui rémunère les emprunts à long terme des entreprises dépassait
15% fin 1981 – début 1982. Le taux d'inflation avait bien chuté mais les banques et les caisses d'épargne étaient au bord de la faillite puisqu'elles devaient rémunérer les épargnants à des taux
très élevés alors que les prêts qu'elles avaient consentis des prêts à des taux fixes très bas.
Pour les sauver en 1985, l'administration les incite donc à investir dans l'immobilier qu'un nouveau régime d'amortissement rapide a rendu particulièrement attrayant. « Les paradis fiscaux immobiliers proliférèrent et des tours
de bureaux inutiles furent construites dans de nombreuses villes ». Résultat, des taux de locaux inoccupés supérieurs à 30% dans certaines régions.
Sous le feu des critiques, l'administration doit changer de cap en 1986 en supprimant les avantages fiscaux et en imposant de sévères
restrictions aux dispositifs d'évasion fiscale. Les résultats ne se feront pas attendre. Les prix de l'immobilier chutent, les prêts ne sont pas remboursés et les spéculateurs « boivent le
bouillon ». En 1988, les caisses d'épargne sont sauvées in extremis par un renflouement qui coûte plus de 100 G$ aux contribuables américains.
Pourquoi les choses se sont-elles déroulées différemment en 2007-2008 ? Parce que les non-remboursements de prêts ont revêtu une
ampleur sans précédent suite à
- un endettement immodéré
des ménages favorisé par les pouvoirs publics ;
- la
généralisation de la pratique des crédits subprimes ;
- un taux de défaillance
particulièrement élevé.
1.1.1. L'endettement immobilier des ménages
Surtout depuis le début des années 1980, il est beaucoup plus élevé qu'en Europe pour des raisons de politique économique générale et
des raisons tenant à certaines caractéristiques de la société aux États-Unis.
Au lendemain du traumatisme causé par les attentats du 11 novembre 2001, l'économie
étasunienne a renoué avec une croissance soutenue (3,9% en 2004 et 3,5% en 2005), le taux de chômage redescendant à 5%, le tout sous l'effet
- de la politique
budgétaire de George W Bush qui, d'avril 2001 à avril 2004, fait passer le solde budgétaire d'un excédent de 278 G$ à un déficit de 450 G$, du fait notamment de la forte baisse de l'impôt sur
les personnes physiques ;
- de la politique
monétaire de la Réserve Fédérale (la FED) qui, à partir de 2002, a réduit à zéro ou a même rendu négatif les taux d'intérêt courts réels (après déduction de la dévalorisation du
dollar).
Cette politique de l'argent facile est mise à profit par tous les établissements financiers qui, échaudés par la bulle
Internet, se ruent à nouveau sur l'immobilier.
L'injection de crédits dans la construction de logements se greffe sur une tendance à l'endettement immobilier qui s'appuie sur
une double tradition aux conséquences contradictoires
- une forte mobilité
géographique (on n'hésite pas à déménager pour trouver du travail)
- un
taux élevé de propriétaires de leur logement : 40% à la veille de la Seconde Guerre mondiale, 60% en 1970, 69% en 2005, sous la présidence de George W Bush, chantre de l'ownership
society.
Pour concilier ces deux traditions, les Américains doivent donc procéder à des ventes
et des achats rapides à l'aide de prêts qui représentent toujours une part très élevée de la valeur du bien immobilier puisqu'ils sont régis par deux conventions tacites[2]
:
- la maison est acquise
avec un apport personnel de 20% de sa valeur et
un prêt étalé sur 30 ans ;
- le prix d'un logement
représente en moyenne 10 années de revenus bruts, ce qui suppose qu'un ménage consacre un quart de ses revenus au remboursement de son crédit.
Le coût des prêts hypothécaires, déjà très bas parce qu'aligné sur celui des bons du trésor à 10 ans, est encore réduit par des subventions gouvernementales qui revêtent deux formes :
- une déduction d'impôt
a/ sur les flux d'intérêts associés aux prêts hypothécaires, b/ sur les taxes foncières locales et c/ sur le produit de la revente du logement, à concurrence d'un million de dollars ;
- une aide au financement
orchestrée par la Federal Housing Administration et par les Government sponsored entities (GSE), organismes spécialisés initialement publics puis privatisés dont les plus connus sont la Federal
Home Mortgage Association (Fannie Mae) et la Federal Home Mortgage Corporation (Freddie Mac)[3].
Ces prêts sont cependant très différents selon les emprunteurs auxquels ils sont consentis :
- ceux qui appartiennent
aux classes moyennes qui changent de quartier « parce qu'ils veulent désespérément inscrire leurs enfants dans une bonne école »[4]
ou qui ont trouvé un meilleur job, ont généralement la capacité d'un apport personnel d'au moins 20% et peuvent rembourser capital et intérêts dans les délais impartis : ils obtiennent leurs prêts d'une agence bancaire, sont qualifiés de
« couverts », entrent dans le secteur prime (cote supérieure à 620 de l'indice FICO) et, pour partie d'entre eux, dans l'Alternative A (Alt-A) ;
- les autres qui sont
majoritairement des Amérindiens, des Latino-américains et des Afro-Américains ne s'adressent pas à des agences bancaires mais sont démarchés à domicile, souvent au téléphone, par des courtiers
(brokers) ne disposant d'aucune licence, rémunérés au volume de crédits placés ; ils proposent
des prêts hypothécaires dits « no doc » parce qu'accordés sans exiger de renseignements sur les revenus des NINJA. Le contrat signé est fréquemment différent des propositions faites par
le courtier (nombre de signataires ne lisent pas l'anglais !) qui ensuite disparaît (bait and switch : appâter et déconnecter).
1.1.2. La généralisation des crédits subprime
Pour bien comprendre l'origine de la crise, il est indispensable d'entrer dans la « mécanique » des subprimes. Pourquoi ces
crédits ont-ils été proposés ? Pourquoi ont-ils séduit autant de monde ? Pourquoi étaient-ils voués, pour la plupart, à ne pas être remboursés ?
La généralisation des subprimes résulte d'abord de lois qui obligent les banques à prêter aux pauvres, ce qui a permis aux
économistes libéraux d'attribuer la crise immobilière à l'intervention de l'Etat. De fait :
- pour favoriser l'accès
des pauvres à la propriété, un prêt « interest only » avait été imaginé à l'époque du New Deal : il consistait à ne verser chaque
mois que les intérêts, suivi du principal, en une seule fois à l'échéance (hypothèse sous-jacente : avec des prix de l'immobilier toujours en hausse, la revente de la maison assurera le
remboursement) ;
- plus
tard, en 1977, pour lutter contre les discriminations à l'encontre des minorités, sous forme de redlining[5],
le Community Reinvestment Act a obligé les banques à accorder des crédits à une clientèle non solvable, en leur laissant le choix de la méthode, mais
en publiant les résultats de leur politique de prêts.
Ces lois ne suffisent cependant pas à expliquer l'ampleur prise par les crédits suprimes dont les encours sont passés de 400
G$ en 2004 à 1 400 G$ en 2007, soit 13% des crédits immobiliers consentis et 20% des nouveaux en 2005. D'autres évolutions ont donc joué un rôle, au premier rang desquelles la fin de l'économie
traditionnelle d'intermédiation bancaire (voir plus loin, chapitre 1). Concurrencées par les marchés financiers en pleine expansion, les banques voient fondre leur clientèle parce qu'elles ne
peuvent plus offrir aux dépôts des rémunérations aussi élevées. Elles cherchent donc à trouver une nouvelle clientèle en confiant à des courtiers le soin de placer des crédits subprime.
Qui plus est, à partir de 2003-2004, la FED et la SEC (Security and Exchange Commission), le gendarme de la bourse aux Etats-Unis, pour contenir la puissance des GSE (Fannie Mae et Freddie Mac)
ont poussé les banques sur le marché des prêts hypothécaires en sachant qu'elles seraient moins exigeantes que les deux grands organismes hypothécaires.
C'est exactement ce qui s'est passé. Les banques, directement ou par courtiers interposés ont proposé des prêts particulièrement
attrayants :
- des prêts « interest only » comportant la clause 2/28 , soit un taux promotionnel pendant 2 ans suivi du
taux normal pendant 28 ans, ce qui renvoie à plus tard non seulement le remboursement du capital mais aussi celui de la différence entre taux normal et taux promotionnel des 2 premières années
;
- des prêts combinant un
taux fixe très bas les deux premières années (teaser rate de 1%, to tease signifiant exciter) suivi d'un taux variable pendant 38 ans ; résultat, pour un emprunt de 120 000 $,
le remboursement mensuel de 100$ saute au bout de 2 ans à 1 200$ ; la différence entre les 2 taux est baptisée le spread (ici 10% - 1% = 9%) sensé correspondre à la prime de risque demandée par
les banques.
Lorsque ce second type de prêts l'a emporté sur le premier et qu'au bout de 2 ans les remboursements ont atteints des sommes
astronomiques, la plupart des emprunteurs n'ont plus pu rembourser. Notamment ceux qui s'étaient lancé dans des opérations très hasardeuses du type
- refinançant de leur
emprunt initial pour un montant plus élevé en utilisant comme argent liquide la différence entre deux prêts (cash-out) ;
- ou mise en gage, pour obtenir des prêts à la consommation, de la plus-value attendue de la hausse du prix d'une maison qu'ils n'avaient pas encore payée.
1.1.3. Des taux de défaillance très élevés
Tout l'échafaudage se lézarde en 2006 et commence à s'effondrer en 2007 pour trois raisons :
- la
politique budgétaire se durcit au moment où la FED commence à relever son taux directeur parce qu'elle craint une surchauffe et de l'inflation (de 1% en 2005, il monte à 3,75 en 2007)
;
- les crédits consentis
massivement les années précédentes arrivent à échéance de la période teaser rate, soit environ 1 000 G$ sur 2007-2008 ;
- pour
récupérer des liquidités, certains ménages vendent leur maison, ce qui fait chuter le prix de l'immobilier (10% en 2007, 20% en 2008) alors que sa hausse continue était la seule garantie
du système des subprimes.
Résultat : nombre de ménage ayant contracté des prêts hypothécaires à taux variable ne peuvent plus rembourser. Le taux de défaillance ordinairement de 10% saute à 15% durant l'été 2007 puis 25% fin 2008. atteint 17%, avec deux conséquences :
- Le
stock de maisons invendues qui dépassait les 4 millions courant 2007 n'a cessé de croître depuis ; leur prix en chute libre, pour la première fois depuis 1968, ne permet plus ni de
réemprunter, ni de vendre son logement pour éponger sa dette ;
- le non
remboursement des subprimes met des centaines de milliers de gens à la rue. Pour tenter d'éviter la saisie
de leurs logements, un nombre croissant d'emprunteurs se déclarent en faillite personnelle, mais le nouveau régime en vigueur depuis 2005 a rendu plus ardu la possibilité qui était donnée jusque
là d'effacer les dettes des cartes de crédit et de dépenses médicales pour concentrer les ressources restantes sur le remboursement des prêts
hypothécaires. Au cours du troisième trimestre 2007, le nombre de procédures de saisie entamées atteint 635 159, soit le double par rapport à 2006.
De 0,64% des prêts immobiliers en 2006, le nombre de saisies monte à 1,69% et à 4,72% pour les prêts type 2/28 . Les Etats les plus touchés sont le Nevada (1 ménage sur 61), la Californie (1 sur
88) et la Floride (1 sur 95).
Du coup, la probabilité des défauts de remboursement conduit les agences de notation à déclasser les notes qu'elles avaient attribuées
aux titres émis par les banques sur la base de leurs prêts immobiliers. La titrisation est brutalement freinée (voir plus loin). Les
banques ferment le robinet du crédit sous l' effet d'une hausse des coûts de leur financement et des
pertes de leurs fonds propres associées aux défauts de remboursement. Du coup, ce qui semblait un cercle vertueux se transforme en cercle vicieux : plu de 2 millions de ménages assistent à la
saisie de leur maison en 2008 pour se retrouver, au mieux, dans des mobil home installés à la hâte à proximité du highway ou, pire, dans la rue.